novembre 4

Hans et Marcel

poiluSeptembre 1915, quelque part en Artois.

La guerre bat son plein. Elle est cruelle, violente et sanglante. Les morts se comptent par milliers des deux côtés. Français et allemands se sont installés dans leurs tranchées respectives. Tranchées qui sont des lieux de repli, des lieux de repos. Chaque camp compte ses morts et se repose en vue de l’attaque suivante.

Marcel Meunier s’ennuie. Enrôlé depuis le début du conflit, il a quitté ses petits élèves de l’école publique de Saint Rome, dans l’Aveyron pour venir se battre ici, dans le Nord. Dans le grand nord même ! Blessé au pied lors d’une attaque du mois de juillet 1915, il a été soigné à l’arrière, puis ramené au front, mais il ne participe pas encore aux assauts. Il est cantonné dans la tranchée pendant encore quinze jours. Il fait à manger, entretient la casemate, chasse le rats, lit le courrier à ceux qui ne savent pas lire, écrit des lettres pour donner des nouvelles aux quatre coins de la France. Un écrivain public militaire en quelque sorte.

Mais l’exercice lui manque. Le fusil le démange. Chez lui en ce moment, c’est l’ouverture de la chasse. Pas grand-chose à chasser dans ce pays désolé par les obus et les gaz. Même pas une grive ou une bécasse.

Alors, pour se détendre, il a inventé un petit jeu.

« Tiens, René, viens voir là, souffle Marcel à René Lepic, un bleu de la classe 18. Un gamin.

– Quoi, qu’est-ce que tu veux ?

– Y a longtemps que t’as pas descendu du boche ?

– Trois semaines, répond René, pendant le dernier assaut de la cote 84.

– Tu veux t’amuser un peu et ajouter une encoche à ton fusil ?

– Dis toujours…

– Voilà. Tu vas voir. Tiens, prends en de la graine, petit.

Marcel charge son fusil et se place en position de tir.

Appuyant son épaule contre le bord de la tranchée, il place ses mains en porte-voix et se met à hurler :

-Hans ! Hé Hans !

– Qu’est-ce que tu fous bordel ? Tu vas nous faire repérer, chuchote René.

– T’inquiète ! lui répond Marcel. Attends un peu, tu vas voir… Chez ces cons de boches, il y en a toujours un qui s’appelle Hans. Et ces prussiens sont tous plus cons les uns que les autres. Regarde bien, ça va être le moment !

Et Marcel Meunier recommence son cinéma. Mais cette fois ci, il ajuste son fusil et règle la hausse avec soin.

– Hans ! Hé Hans ! Tu es là ? Bist du da ?

Une tête apparait dans la tranchée en face. Une tête nue. Sans casque. Une vraie cible de fête foraine.

– Ja ?

PAN.

Marcel tire

– Ah ! Ah Ah !

Marcel rit !

– Qu’ils sont cons, mais qu’ils sont cons… Ca en fait quatre que je descends comme ça. En pleine tête. Un vrai bonheur !

– Je pourrai jouer à mon tour ? demande René.

– Oui, petit, mais demain ou après-demain. Un seul par jour, sinon ils se méfient les boches. Ils sont cons mais ils se méfient.

– OK. A demain.

– A demain René. »

Et le lendemain, et chaque jour pendant une semaine, à la même heure, les deux compères se retrouvent.

« Hans, hé Hans ?

Attente.

– Hans, hé Hans ? Bist du da ?

– Ja !

PAN.

– Ah ! Ah Ah !”

 

« Hans, hé Hans ?

Attente.

– Hans, hé Hans ? Bist du da ?

– Ja !

PAN.

– Ah ! Ah Ah ! Qu’est-ce qu’on rigole ! »

Par contre, du côté allemand, l’exaspération commence à se faire sentir. Et là, on ne rigole pas du tout. Mais alors pas du tout. Ce matin, Hans Müller s’est écroulé, un troisième œil au milieu du front. Hier, c’était Hans Kohl, avant-hier, Hans Störber et le jour d’avant, Hans Dachboden, un tireur d’élite. Mourir à l’assaut, face à l’ennemi, bravement, à la baïonnette, c’est une mort de brave, une mort de héros. Mais se faire tirer comme une pipe dans une baraque foraine, ce n’est pas acceptable, pas héroïque du tout.

Alors, Hans Vogel décide de prendre les choses en main. Hans a lui aussi été embarqué dans cette guerre en août 14, comme tout le monde. Lui aussi est monté au front, monté à l’assaut, à l’attaque. Lui aussi a été blessé, comme beaucoup d’hommes de son côté, lui aussi a été soigné et ramené dans la tranchée. Et chaque soir depuis dix jours, il ramène un Hans vers l’arrière. Un Hans avec un troisième œil.

« Herr Hauptmann, annonce-t-il à son capitaine Nous allons les prendre à leur propre jeu, propose-t-il à son capitaine de brigade.

– C’est-à-dire, Vogel, expliquez-vous.

– Voilà. Vous n’êtes pas sans avoir remarqué que tous les hommes tués s’appelaient Hans ?

– Bien sûr, sicher, me prenez vous pour une saucisse Müller ?

– Non, évidemment, Herr Hauptmann.

– Alors ? Votre idée Müller ?

– Hé bien voilà. Après une longue recherche, je me suis aperçu que beaucoup de soldats français se nommaient Marcel.

– Et bien ? A quoi cela nous avance-t-il ?

– Nous allons faire comme eux, mon capitaine. Nous allons jouer le même jeu qu’eux.

– Wunderbar ! Magnifique ! Le Hauptmann Ekkehard exulte. Quelle merveilleuse idée !

– Merci Herr Hauptmann. Nous allons tirer tous les Marcel de France.

– Wundeschön. Commençons maintenant Vogel, voulez vous ?

– Oui. Allons-y.

Et Hans Vogel allie le geste à la parole et se met en position. Il arme son Gewehr 98, s’appuie sur le bord de la tranchée.

– Marcel ! hurle-t-il, les mains en porte-voix.

Rien ne se passe. Personne ne répond dans la tranchée française.

– Marcel ! Hé, Marcel, tu es là ?

Rien ne se passe. Personne ne répond.

Hans regarde son officier. Il ne comprend pas.

Il se remet en position, règle la hausse de son fusil et appelle une nouvelle fois :

– Marcel ! Marcel ! Bist du da ?

Toujours aucune réponse. Le piège semble ne pas fonctionner. Hans a chaud. Il retire son casque pour essuyer son crâne dégoulinant de sueur.

Une dernière fois, Hans hurle en direction de la tranchée française.

– Maaaaaaaarceeeeeellllll !

Et, miracle, une voix lui répond enfin depuis le côté opposé.

– Oui, je suis là ! C’est moi Marcel ! Je t’entends.

Le soldat allemand triomphe. On a répondu. Le piège fonctionne !

– Je suis là, reprend la voix. C’est toi Hans ? C’est bien toi ?

Alors Vogel lève la tête hors de la tranchée. Une tête nue, sans casque…

– Ja ??? »

Image : « Verdun, dans une tranchée de la cote 304 » © Jacques Moreau / Agence Bridegerman-Giroudon

© JM Bassetti. A Ver sur mer le 4 Novembre 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

Et bon anniversaire à mon papa qui nous racontait cette histoire et qui a eu 90 ans dimanche.

© Amor-Fati 4 novembre 2014 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 4 novembre 2014 par Amor-Fati dans la catégorie "Au fil des jours", "Fiction

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