février 22

Hans et Sophie

scholl

Je rentre de vacances.
Une semaine au ski, à Bonneval sur Arc dans la Maurienne. Tout là-haut
à plus de 2000 mètres, entre St Jean de Maurienne et le col de
l’Iseran.

Location d’un appartement coquet et petit, comme tous les appartements
loués pour des vacances de neige.
Rien de bien particulier dans cet appartement. Le mobilier basique,
habituel, confortable pour que l’on puisse passer une semaine
tranquille.
Sur une étagère, dans un coin, trois livres posés sur la tranche: un
SAS, un San Antonio et un bouquin plus épais, plus grand, avec, sur la
couverture, un petit garçon la main levée vers la montagne.
« J’appartiens au silence », de Rosine Perrier. Connais pas.. J’ouvre
donc l’ouvrage et tombe nez à nez avec des photos de déportés, de
camps de concentration, de corps décharnés. Et puis des photos de
groupes d’hommes, de femmes, des photos de famille avec des légendes
terribles. « M…. avant sa déportation », « Henri… torturé et fusillé
par la Gestapo an Juin 44″…
Putain de bon Dieu, Qu’est-ce que c’est que ce bouquin merdique qui va
me pourrir mes vacances ? Je suis là pour faire du ski, pas pour
regarder le bouquin des horreurs, dont je n’ai rien à faire, surtout
cette semaine !!
D’autant que nous, les Normands, la guerre, on la connaît. On a des
plages du débarquement, des ponts historiques, des musées; des
cimetières allemands, anglais, américains tant qu’on en veut. On a
même un mémorial à Caen pour rappeler au monde entier que la Normandie
est un symbole. Le président américain y est même venu il y a deux ans.
Est-ce qu’il y a un mémorial à Bonneval sur Arc ? Rien du tout, juste
deux noms pour la guerre 39-45 sur le monument aux morts. Alors, c’est
pas les savoyards qui vont m’apprendre des choses sur la guerre !!!
Et puis, au fil des jours, j’ai ouvert ce livre, j’ai cessé de
regarder désinvoltement les photos pour m’intéresser au texte.
Bon sang… Quel livre de témoignage ! Quel ode aux résistants
français. J’en suis resté sur le cul, franchement, réellement.
L’auteur de ce livre est allée collecter des témoignages auprès de
gens de son pays, des gens qui ont vécu la guerre, les réseaux de
résistance, les interrogatoires, les tortures, la déportation et la
mort de proches.
Un livre qui n’est pas écrit, un livre qui est dit. Avec les erreurs
évidentes relatives à la retranscription du langage parlé. Mais
heureusement que rien n’a été changé. En lisant ces lignes, on entend
les voix des gens. On vit avec eux, on vibre avec eux. Mais bon, ce
sont des anciens, des papis et des mamies. Ah oui, mais au moment des
faits, ils avaient 17, 20, 23 ans… des gamins… Et ils ont vécu ça
? Ils ont enduré tout ce qui est écrit dans ce livre ? Et ils sont
toujours là pour raconter ? Des noms dont on n’a jamais entendu
parler.. Charles et Juilen Carraz, MM. Deléglise, Gautier….

Même des cheminots qui sont intervenus une nuit de juin 44, au péril
de leurs vies pour lancer une locomotive sur un pont que les allemands
étaient en train de reconstruire apres un sabotage. Ah, des héros qui
ont du être grassement récompensés par des médailles et des honneurs..
Rien du tout, ces gars là sont remontés sur leurs vélos qu’ils avaient
cachés dans les fourrés et sont repartis. On n’a jamais su leurs noms.
Ce sont des anonymes de la résistance. Des gars qui faisaient leur
possible pour apporter leur pierre à l’édifice de la libération du
pays. Et puis pas si loin de ce qui se passait dans notre Normandie.
Ils intervenaient pour ralentir la remontée des troupes allemandes
vers les plages du débarquement..
Une question m’a alors traversé l’esprit. Qu’est-ce qui poussait ces
gars là à entrer dans la résistance ? Quel esprit de désintéressement
et de patriotisme pouvait les faire sacrifier leurs vies ? Comment, à
18 ans, peut-on mettre à la poubelle une convocation pour le STO et
partir dans la montagne se planquer pendant des mois et des années ?
Quel courage, quelle abnégation, que de savoir dire non, que de savoir
résister, que de faire passer l’intéret commun et le sens du devoir
avant sa propre vie ? A Bonneval, il y avait une liste d’une
quarantaine de types, prêts à intervenir. Leurs noms étaient notés sur
une feuille. Ils avaient signé en face de leurs noms. Ils étaient
répertoriés. Si les allemands étaient tombés sur cette liste….
Alors, moi, la quarantaine bien sonnée, qui appartiens à la première
génération d’hommes français qui n’a jamais connu de guerre, je me
retourne sur ces gens là, et je me dis: Qu’aurais-je été à cette
époque ? Aurais-je été un brave ou un lâche ? Aurais-je sacrifié ma
vie sur l’autel de la résistance ?
Un couplet de chanson passe par ma tête. JJ Goldman. Dans « Né en 17 à Leidenstadt », il se
pose la même question que moi:
« On saura jamais ce qu’on a vraiment dans nos ventres
« Caché derrière nos apparences
« L’âme d’un brave ou d’un complice ou d’un bourreau ?

« Ou le pire ou le plus beau ?
« Serions-nous de ceux qui résistent ou bien les moutons d’un troupeau
« S’il fallait plus que des mots ? »
Avec ma soeur venue faire visiter à ses élèves de terminale les plages
du débarquement et le mémorial, il y a une quinzaine de jours, nous
évoquions ce devoir de mémoire que l’on demandait aux jeunes adultes.
Elle me disait que certains avaient pris « en pleine poire » les images
du mémorial ou les alignements de croix du cimetière de Colleville.
Mais que c’était nécessaire, obligatoire et que surtout il fallait
continuer à dire ces choses et à les montrer.
Vendredi soir, en me promenant en famille dans les petites rues de
Bonneval, j’imaginais ce qui s’y était passé. Le village a une âme.
J’imaginais des mystères, des tractations. Je regardais l’église dont
le prêtre avait été un des piliers de la résistance du village et
j’entendais les chuchotements des résistants.
J’ai pensé un moment prendre ce livre et l’emmener à la maison pour le
finir. Apres tout, il n’est pas noté sur l’inventaire… Et puis non..
C’est avec beaucoup de respect et d’admiration que j’ai remis le livre
sur l’étagère avant de partir de l’appartement, en espérant que
beaucoup de vacanciers comme moi l’ouvriront. Ce livre avait sa place
dans cette location. Pour nous rappeler que la belle neige sur
laquelle nous skions pour notre plaisir a été rougie par le sang de
ceux qui ont su donner leurs vies pour nous.

Ce texte a été écrit en Avril 2004.

(Le 22 février 1943, était guillotinée Sophie Scholl, membre de la « Rose Blanche ». Elle avait 21 ans et elle, elle avait fait son choix. Arrêtée par la Gestapo le 18 février 1943 après avoir lancé des tracts anti-nazi dans la cour de l’Université de Munich, elle est torturée pendant trois jours. Son procès a été ouvert le 22 février et a duré trois heures. Elle a été exécutée juste après le verdict, quelques minutes avant son frère Hans (25 ans) et Christoph Probst (20 ans). Récemment, vient de sortir un livre de Pierre Bayard: « Aurais-je été bourreau ou résistant »?.)

© Amor-Fati 22 février 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 22 février 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Hommage

4 COMMENTS :

  1. By Loïc on

    « Ce texte a été écrit en Avril 2004. » Je me demandais aussi pourquoi tu te plaçais dans la catégorie des jeunes quadras.

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  2. By Jacqueline on

    Très émouvant. Justement ce samedi, « Schindler’s List » va passé à la télé sans interruptions publicitaires (ce qui est un petit miracle ici -N.Y.)

    Répondre

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