février 20

Scandale sur nénuphar

grenouille

Avant la fin de la lecture de ce texte, essayez de découvrir le titre d’un film.


La famille Grenouille habitait depuis peu l’étang de la Gargouille. Papa Grenouille travaillait sur le nénuphar du haut de la mare. Il était arrivé là après l’assèchement du ruisseau dans lequel il œuvrait précédemment.

Maman Grenouille faisait la chasse aux insectes, s’occupait de l’entretien de la maison et élevait ses petits. Du temps avait passé depuis l’époque où ils n’étaient que petits têtards. Maintenant, ils nageaient comme des grands, s’éloignaient de plus en plus de l’habitation des parents et avaient pris de l’autonomie.

Marie, la plus grande, sautait désormais seule de nénuphar en nénuphar, de feuille en feuille, et allait même s’aventurer sur la rive. Elle aimait partir à l’aventure dans les roseaux, au milieu des courtes lianes et des fleurs sauvages qui bordaient la mare.

Papa et Maman Grenouille en parlaient souvent le soir avant de s’endormir :

«  Notre fille a bien grandi, disait Papa Grenouille. Elle est de plus en plus indépendante, de plus en plus grande. Le temps a passé vite ma chérie.

– Je tremble chaque jour, disait Maman Grenouille. Quand je la vois s’éloigner de chez nous, je me demande tout le temps quelle rencontre elle peut faire.

– Que veux-tu qu’il lui arrive ? Nous lui avons appris à se méfier des hérons, nous lui avons expliqué comment regarder partout avant de s’engager sur la terre. Il n’y a pas de serpent par ici. Nous avons fait notre travail de parent, Maman Grenouille. Nous ne pouvons rien nous reprocher. Et puis, nous sommes bien ici, tous les autres animaux sont nos amis, n’est-ce pas ?

– Oui, tu as raison Papa Grenouille. Tous les animaux de la mare sont nos amis. Nous habitons  tous le même quartier, avec les mêmes difficultés, les mêmes privilèges et les mêmes contraintes.

Un soir, alors que toute la famille était réunie pour passer la soirée au bord de la mare, Marie Grenouille semblait inquiète. Elle n’était visiblement pas dans son assiette.

– Que t’arrive-t-il, Marie Grenouille ? lui demanda Maman Grenouille. Tu as à peine touché ta libellule. Es-tu malade ?

– Malade ? répondit Marie Grenouille. Non, pas malade. On ne peut pas appeler ça comme ça.

– Alors quoi ? ajouta Papa Grenouille. Dis-nous, tu sais bien que tu peux tout nous dire. Nous sommes une famille ouverte, prête à tout entendre.

Marie-Grenouille croqua une aile de libellule, déglutit difficilement et se lança à l’eau.

– Je suis amoureuse, Papa Grenouille.

– La belle affaire, répliqua Maman Grenouille, mais c’est magnifique, ma chérie, c’est de ton âge.

– Oui, reprit Papa Grenouille. Ta mère était même plus jeune que toi lorsque nous nous sommes rencontrés. Tu n’as pas à t’inquiéter pour ça. Comment s’appelle-t-il ?

– Il s’appelle Alain. Et il est beau ! Si tu le voyais, Maman Grenouille.

– Ton père était beau aussi quand je l’ai connu. Et il chantait si bien !

– Est-il de bonne famille ? s’inquiéta Papa Grenouille.

– Papa Grenouille, répondit Maman Grenouille. Enfin, pourquoi poses-tu cette question ? Quelle importance peut donc avoir la famille de Alain ? Notre fille est amoureuse. Je suis sûre qu’elle a fait un bon choix et qu’elle sera heureuse avec lui. Comptez-vous vous marier, Marie Grenouille ?

– Hé bien justement, Alain souhaiterait vous rencontrer pour vous parler de nos projets.

– A la bonne heure, répondit Maman Grenouille, dis-lui de venir manger demain soir. Nous ferons connaissance autour d’un ver.

– Oh, merci Maman Grenouille répondit Marie Grenouille. SI tu savais ce que je suis soulagée que vous preniez la chose aussi bien. J’avais tellement peur.

Et Marie Grenouille engloutit d’une seule bouchée son restant de libellule.

– Mais c’est normal ma belle, ajouta Papa Grenouille. Il n’y avait pas de quoi être inquiète comme ça.

Le lendemain, Marie-Grenouille partit presque toute la journée. Elle avait le cœur gai et se faisait une joie du repas du soir.

Maman Grenouille, de son côté, avait préparé la cuisine avec soin. Elle avait choisi les plus beaux moucherons, les mouches les  plus dodues, quelques moustiques appétissants et une grosse libellule chacun. La soirée allait être agréable.

Papa Grenouille était rentré de bonne heure du travail et toute la famille était impatiente de voir arriver le fiancé de Marie Grenouille.

Maman Grenouille et Marie Grenouille étaient en train de deviser devant un nénuphar lorsque Alain arriva sans prévenir.

Maman Grenouille leva la tête et son regard se figea soudain.

Un crapaud.

Un gros crapaud, avec les joues gonflées comme un trompettiste de jazz s’approcha et vint se placer aux côtés de Marie Grenouille.

Papa Grenouille et Maman Grenouille n’en croyaient pas leurs yeux. Leur fille, leur petit bouchon des mares était tombée amoureuse d’un crapaud.

– Bonsoir, Madame, bonsoir Monsieur, déclara Alain Crapaud en s’approchant des parents de Marie Grenouille. Je suis très heureux que vous ayez accepté de me recevoir ce soir. C’est un grand honneur pour moi de venir ici vous demander la main de Marie-Grenouille.

Papa Grenouille et Maman Grenouille bégayèrent quelques mots incompréhensibles en se lançant mutuellement des regards de détresse. Comment réagir ? Comment mettre en application l’éducation libérale qu’ils avaient donnée à leur fille ? Comment, après le mal qu’ils s‘étaient donnés, pouvait-elle leur ramener un crapaud ? N’y avait-il pas tout autour de la mare un grand nombre de grenouilles, comme eux, qui pourraient plaire à Marie Grenouille ? Pourquoi aller chercher un crapaud ? Quelle vie allait-elle avoir ? Et les têtards, avait-elle pensé aux têtards ?

La soirée passa dans l’atmosphère la plus glacée possible. Chacun mangeait silencieusement et la gêne était manifeste. Alain Crapaud et Marie Grenouille le sentaient bien. Quelque chose ne passait pas.

Papa Grenouille décida de rompre la glace.

– Vous comptez vous marier alors, demanda-il à Alain Crapaud.

– Oui, Monsieur, bien sûr. J’aime votre fille, et je ferai tout mon possible tout au long de ma vie pour qu’elle soit heureuse et ne manque de rien.

– Je l’entends bien, Alain Crapaud, répondit Papa Grenouille, mais…

– Mais, le coupa Alain Crapaud, je suis venu auprès de vous pour recevoir votre accord sans réserve. Sans votre acceptation franche et sincère, cette démarche n’a aucun sens.

– Je te remercie Alain Crapaud, répondit Papa Grenouille. J’apprécie ta démarche et je suis prêt à y répondre favorablement.

Il allait y avoir de nombreuses discussions entre Maman Grenouille et Marie Grenouille pour que les choses s’apaisent et que cette union soit au moins envisageable. Le couple même de Papa Grenouille et Maman Grenouille se trouva en danger. Accepter un crapaud dans la famille n’était pas chose aisée. Les crapauds mangent-ils la même chose que nous ? Ils ont, parait-il, des mœurs bizarres. Que diraient leurs amis ? Comment seraient-ils jugés par leurs connaissances Grenouilles autour de la mare ? Les petit têtards ne risquaient-ils pas d’être la risée du quartier ? Cela faisait beaucoup de questions à se poser, beaucoup de réponses à donner.

Et, chez Alain Crapaud, les problèmes existaient également.

– Tu es mon père, dit Alain Crapaud à Papa Crapaud, je suis ton fils. Et je t’aime. Mais tu te considères comme un crapaud, et moi, je me considère comme un batracien. Tous les batraciens sontégaux à mes yeux.»

Mais Papa Crapaud avait lui aussi du mal à avaler la pilule.Crapaud depuis des générations, aucun des siens n’avait jamais épousé une grenouille.Ce n’était pas dans les coutumes de la race des Crapauds

(Si vous souhaitez connaître la fin de cette histoire, louez ou essayez de voir le magnifique film de Stanley Kramer : « Devine qui vient dîner ? »  (Guess who’s coming to dinner ?), sorti en 1967, avec Spencer Tracy dans le rôle de Papa Grenouille, Katharine Hepburn dans le rôle de Maman Grenouille, Katharine Houghton dans le rôle de Marie Grenouille et Sidney Poitier dans celui d’Alain Crapaud. Sidney Poitier dont c’est l’anniversaire aujourd’hui. Né le 20 février 1927, il a 86 ans. En Août 2009, le Président Obama lui a remis « La médaille de la liberté », la plus haute distinction civile américaine.)

© JM Bassetti 20 février 2013. Tous droits réservés.

© Amor-Fati 20 février 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 20 février 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Histoire réécrite", "Hommage

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