novembre 13

Le licostère

Il fait un froid de canard dans ce petit champ à côté de Lisieux. Coquainvilliers, il n’y a que les gens du coin qui connaissent ce village. Paul est là avec son frère Jacques et quelques amis venus pour donner un coup de main.

« Encore, encore, encore, hurle Paul, on n’y est pas.. Plus qu’un mètre et c’est bon.

– Je vais lâcher, se plaint son frère, c’est trop lourd.

– Non, tiens encore.. Voilà, ça y est, c’est bon.

La bête est posée sur le parquet de bois apporté le matin même. Les quatre amis se relèvent, se massent le dos et regardent d’un même geste leurs mains endolories.

Quelle nouvelle invention a-t-il apportée là ?

Il faut dire que l’engin a une forme bizarre. une sorte de grand vélo à quatre roues comportant deux hélices excentrées.

– Tu vois, explique Paul, la grande courroie que tu vois là sert à transmettre le mouvement que va donner le petit moteur Antoinette que tu vois ici. Un tout petit moteur, à peine 24 chevaux.

– Et les deux hélices ? questionne René.

René montre deux immenses hélices de métal tendues de toile.

– Elles sont montées perpendiculairement. La grande horizontalement, et la petite verticalement, répond sans hésiter Paul. En deux mots, la grande fait monter et la petite fait avancer.

– Et la selle ? demande Pierre ? C’est pour t’asseoir dessus ?

– Non, pas aujourd’hui. Pas encore, je ne suis pas prêt. Aujourd’hui je veux juste faire un essai, voir si ça marche.

Paul est un inventeur, fils d’un père inventeur… Une famille de toqués assurément. Le père et le fils tiennent un petit magasin de réparation de cycles et de machines à coudre près de la gare de Lisieux. Entre deux roues crevées ou deux patins de freins à changer, ils ont un peu de temps à consacrer à leur passion : le bricolage et l’invention. A tous les deux, ils en ont inventé des trucs et des machins.

Alors qu’il n’avait que 14 ans, Paul a mis au point, dans l’atelier paternel un régulateur de température pour couveuse. Et il en a vendu quelques-uns. Forts de ce premier succès, ils ont inventé une moto, un tricycle à vapeur, une pendule thermique. En 1904, ils ont même mis au point une voiture ultralégère à deux moteurs. Des médecins étaient intéressés, des industriels anglais, ukrainiens  et roumains leur ont fait des propositions, mais il fallait déposer des brevets, des papiers, remplir des dossiers, et ça, ce n’est pas leur truc à eux.

Ce qu’ils aiment, c’est INVENTER, qu’importe si ça rapporte ou non.

Depuis l’abandon de la voiturette, Paul a mis son nez dans des livres d’aviation. L’aviation qui n’en est qu’à ses balbutiements. Et Paul est agacé par un inconvénient énorme de ces avions qui voient le jour : la piste de décollage ; Pourquoi donc faut-il que les avions roulent aussi longtemps avant de s’élever dans les airs ? N’y aurait-il pas un moyen simple qui permettrait à une machine de décoller directement, verticalement ?

C’est ce qui nous ramène dans le champ de Coquainvilliers.

Paul et Jacques se sont mis à l’œuvre. Les derniers montages, les derniers ajustements. La machine est imposante. Plus de 200 kilos de bois, de métal et de moteur.

Pierre, se sentant un peu inutile, se recule et  allume une cigarette.

– Comment ça s’appelle déjà ton truc, demande-t-il à Paul ? Un liscotère, c’est ça ?

– Hélicoptère, je te l’ai déjà dit. Héli, avec une hélice, c’est quand même facile… Et puis arrête cette cigarette. Il parait que c’est pas bon.

– Hélicoptère. Tu parles d’un nom…

– Jacques, tu es prêt ?, demande enfin Paul à son frère.  Pierre et René, venez, chacun de votre côté et tenez. Oui, ici Pierre. Et toi, René, de ce côté. Voilà. Et tenez ferme, on ne sait jamais.

– Tu parles, plaisante René, imagine qu’on décolle tous les quatre… On passerait au-dessus de la ferme du père Godard…

Pierre se retourne, attrape le sac de 55 kilos de sable qu’il avait posé à proximité et le dépose sur la selle. Il le fixe solidement à l’aide de 2 cordes et d’une ceinture en cuir.

– Ca, c’est moi, dit-il. Exactement mon poids…

– T’y vas pas toi-même se moque gentiment René ? T’a peur de monter trop haut ?

– La semaine prochaine si on réussit aujourd’hui. Allez, tenez bon, les gars, je lance le moteur.

Les trois comparses tiennent fermement l’engin pendant que Paul s’occupe du moteur.

Il tousse, il crache, il éructe. Il démarre.

Paul actionne la poignée à sa droite, le moteur accélère, l’hélice du haut commence à tourner. Elle prend un peu de vitesse de rotation, Paul accélère.. Le moteur s’étouffe, et cale.

– Pas grave, pas grave, ne bougez pas, je sais ce que j’ai fait comme connerie, je recommence…

Paul recommence la manœuvre. Démarrage, accélération. Ca va beaucoup mieux. Cette fois-ci, l’hélice horizontale tourne bien, prende de la vitesse. L’hélice verticale, plus petite,  tourne également.

– Attention, on y va.

Paul tourne son bouton de commande dans le sens des aiguilles d’une montre, le moteur vrombit, fait un bruit d’enfer. La machine se secoue, elle bouge.

Inattentifs, Pierre et  René lâchent aussitôt l’engin qui se met à bouger de plus en plus. Quatre bras de moins la retiennent au sol. Elle se libère, prend ses aises.  Seuls les deux frères font leur possible pour retenir l’engin.

– Il décolle, il décolle, hurle Pierre, cloué au sol de stupeur de son côté.

Et il a raison. La machine a quitté le sol. Vingt, trente, cinquante centimètres. Plus un seul morceau de cette machine infernale ne touche le sol. Et elle tire, elle tire les deux frères vers le haut. Elle veut rejoindre le ciel, monter, monter encore…

Un mètre, un mètre vingt..

– Je peux plus, je peux plus Paul, je vais lâcher, hurle  Jacques,. Paul, je lâche….

Jacques fait tout ce qu’il peut, mais la force du moteur est énorme et ses muscles demandent du repos.

Jacques lâche. L’engin volant fait un bond vers le haut. Il est maintenant à un mètre cinquante du sol.  S’il n’agit pas maintenant, c’est la catastrophe. Dans un bond impossible, Paul se jette sur sa machine, bras en avant et attrape la poignée. Il a décollé aussi. Il est à bord de cet engin qui ne touche plus le plancher des vaches. Paul tend le bras droit, le plus qu’il peut, tout en se tenant à la selle de sa main gauche. Ca y est. D’un mouvement désespéré, il réussit à atteindre la poignée de gaz qu’il actionne brutalement. Le moteur s’arrête et la machine retombe.  Lourdement, mais sans aucun dégât.

Se désintéressant de l’engin, Paul s’assied sur l’herbe au milieu de ses trois amis. Son cœur bat à 200 pulsations minute. Il est conscient d’avoir réussi quelque chose d’intéressant.

– Ben dis donc, je pensais pas que ça marcherait aussi bien. On a eu chaud les gars, un peu plus et on partait avec…..

– Ca alors, dit Pierre, moi qui te prenais pour un rigolo….. Là, j’en reviens pas.

– Pierre, l’interrompit Paul, j’ai besoin de me remettre.

– Et alors ? lui demande son ami.

– File moi une cigarette…

 

(Le 13 novembre 1907, Paul Cornu (alors âgé de 26 ans) effectue le premier décollage vertical d’un engin motorisé sans élan. Une semaine plus tard, il recommencera l’expérience avec une machine améliorée pesant 330 kilos. Et cette fois-ci, il sera à bord, mais, fort de l’expérience du 13 novembre, aura pris soin d’amarrer l’engin avec de fortes cordes. Paul Cornu, que les Lexoviens connaissent bien, puisque le plus grand lycée de la ville porte son nom, mourra sous les bombes des alliés en 1944. Il avait 62 ans)

 

Pour ceux que ça intéresse, allez visiter la page Wikipedia concernant Paul Cornu (http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Cornu) vous y trouverez d’intéressantes photos de ses diverses invention.

© Amor-Fati 13 novembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 13 novembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Histoire réécrite

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