décembre 16

Il y a du beau monde à l’enterrement

grimm

Le cortège sort de l’église. Il fait un froid glacial à Berlin ce matin. Le défunt doit être bien au frais dans sa boite de sapin.

L’église est pleine à craquer comme on l’a rarement vue. La cérémonie a été brève, mais solennelle et émouvante. Pas de personnalité politique ou de haute représentation religieuse.

Seuls les amis de Willem sont là, qui accompagnent son frère Jacob, déjà âgé de 74 ans, rongé par le chagrin.

Et, je peux vous dire que ça fait du monde.

La longue file des proches de Willem prend le chemin du petit cimetière sur la colline.

Tout devant, entourant le cercueil, se trouvent Hansel et Grätel qui donnent le bras à Jacob. Le vieil homme est heureux d’avoir retrouvé ces deux enfants qui semblent n’avoir toujours pas grandi. Hansel lui tend un biscuit.

« Mangez un petit peu, vous n’avez rien dans l’estomac depuis hier.

– Merci, répond Jacob, mais je n’ai pas faim. Que vais-je devenir maintenant sans mon frère ? »

Au premier rang, juste derrière le catafalque, Blanche-Neige ouvre la marche. Elle est emmitouflée dans sa cape rouge et pleure à chaudes larmes. Simplet sanglote lui aussi, mais plus discrètement, Atchoum se mouche, Grincheux se plaint du froid, Joyeux fredonne le dernier cantique de la messe, Prof retrace la vie du défunt à Dormeur qui baille sans même mettre la main devant sa bouche. Tiens, Timide n’est pas là. On le trouvera certainement plus loin, vers le fond du défilé. Il n’a pas osé venir devant. Le Prince charmant n’est hélas pas venu, car il était retenu par d’autres obligations.

Juste derrière ce premier rang se trouve Cendrillon(*), appuyée au bras de sa marraine. Elle porte une magnifique robe bleu argent et a mis ses beaux souliers de vair pour la célébration. Quelques souris trottinent à ses côtés en faisant bien attention de ne pas se faire piétiner. C’est le Vaillant petit tailleur qui a fabriqué la robe de Cendrillon. Il a travaillé dessus dès l’annonce de la mort de son protecteur.

Le cortège est décidément rempli de belles femmes, car La Belle au bois dormant (*), à peine réveillée, a fait elle aussi le voyage de Berlin. Son mari le prince charmant est resté au château pour que les affaires du royaume ne s’arrêtent pas pour autant. Mais elle a promis qu’elle ne resterait pas longtemps. Juste le temps d’assister aux obsèques, de passer quelques heures avec ses amis, et elle sera vite rentrée. Elle a déjà perdu assez de temps dans sa vie. 100 ans de sommeil quand même c’est beaucoup !

Mais ce sont des oies qui sont là ! Ah oui, et la petite gardeuse d’oies les accompagne. Elle est accompagnée de son cheval Fadala et de son époux, le prince charmant, qui, lui, a accepté de venir. On ne pourra pas dire qu’il n’y avait aucun Prince aujourd’hui…

Le Petit chaperon rouge (*) donne le bras à sa grand-mère qui a bien du mal à marcher la pauvre. Elles sont bien tristes toutes les deux. Elles pleurent celui qui les a tant aimées tout au long de sa vie. Grâce à lui, elles ont vécu une belle aventure ensemble, et leurs liens se sont resserrés. Elles se voient souvent, se promènent dans la forêt sans crainte et vont même parfois en ville faire les boutiques.

Raiponse, accompagnée de son mari, avance tristement, accompagnée de ses cinq enfants. Elle est toujours d’une très grande beauté et a encore de longs cheveux dorés réunis en deux tresses longues et soyeuses. Quelle jolie famille ! Dommage qu’on les voie que dans ces tristes circonstances.

Et puis, derrière, c’est la foule des anonymes, ou presque. On trouve notamment le Roi de la montagne d’or, accompagné de sa femme, Dame Hole, toute d’or vêtue, avec son inséparable coq à ses côtés. A propos de coq, il y en a un autre qui suit. Il est accompagné d’un âne, d’un chien et d’un chat. Ce sont les fameux musiciens de Brême, maintenant connus dans le monde entier. Ils rentrent juste d’une tournée triomphale dans toute l’Europe du Nord. Tom Pouce, Frérot et soeurette discutent aux arrière-plans. Le Roi Barbe d’Ours marche lentement aux côtés du Nain Tracassin. Tiens, voilà Timide, tout au fond. Tout rouge, il ne sait pas trop où se mettre pour ne pas être en vue. Non loin de lui, Guillaume Tell croque une pomme bien rouge.

Tout derrière au lion, arrive le Joueur de flûte de Hamelin, suivi par ses cent trente enfants qui chantent tous au son de l’instrument.

Il faut presque une heure pour que le cortège complet parvienne devant l’entrée du cimetière où Willem va être inhumé.

Jacob, devant la tombe encore ouverte, fait un petit discours. Il rappelle son attachement à son frère, tout ce qu’ils ont fait, tout ce qu’ils ont écrit ensemble. La belle vie qu’ils ont vécue et ce travail en commun qui s’arrête aujourd’hui. Il remercie tout le monde d’avoir fait le déplacement, même s’il sait que chacun a des impératifs.

« Je ne vais pas vous retenir encore dit-il. S’il m’est encore possible de faire un geste magique, je vais le faire maintenant. En l’honneur de mon frère. Vous êtes tous bien gentils d’être venus. Mais je sais que vous êtes attendus dans vos royaumes respectifs. Par la barbe de Willem, un, deux,  trois, retournez chez vous.

Jacob frappe dans ses mains et tout le monde a disparu. Il se retrouve seul devant la tombe de son frère.

« Tu vois, dit-il, comme ils sont fidèles, ils sont tous venus. Nous les garderons tous en mémoire, et peut-être même quelques personnes se souviendront d’eux un jour ou l’autre. Tu ne les reverras pas, Willem. Je fais juste un vœu, c’est qu’ils viennent aussi pour moi. Ils connaissent le chemin maintenant.

Et le 20 septembre 1863, tout ce petit monde est en effet revenu pour assister aux obsèques de Jacob Grimm, décédé quatre ans après son frère Willem, disparu, lui, le 16 décembre 1859.

(*) Les personnages marqués de cette étoile sont des personnages que Grimm a repris des contes de Perrault et il en a écrit des versions modifiées.

© Amor-Fati 16 décembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


Copyright 2018. All rights reserved.

Ecrit 16 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *