Amor-Fati,  Atelier d'écriture

Intemporelle

Je me souviens que lorsque j’ai reçu la photo,  je l’ai longuement regardée, et qu’ai-je vu ? Ce que tout le monde a vu certainement… Une petite fille ROUSSE. C’est tellement évident. Alors, mon esprit de contradiction venant sur le dessus, je me suis dit: « C’est tellement gros, tellement évident, que je ne veux pas tomber dans le panneau de Fifi Brindacier. Tomber dans la facilité ». Et avant tout, sur cette photo, j’ai vu une petite fille couchée dans l’herbe qui regarde le ciel. Un point c’est tout.


© Matheus Ferreira

Qui es-tu, petite fille ?

Es-tu  Zoé, petite du vingt et unième siècle, passant ton temps sur les écrans, entre tablette, téléphone, télé et ordi ? Vas-tu à l’école à trottinette, avec tes copines Léa et Zélie, passant fièrement devant Léo et Noé en prenant des allures de midinette ? Enlèves-tu tes écouteurs lorsque tu parles à tes parents ? Ecoutes-tu déjà Skyrock et son flot de contenu qui ne t’est pas destiné ? As-tu détourné la loi pour ouvrir ta page Facebook et ton accès Snapshat ? Combien de photos y a-t-il sur ton téléphone ?

Es-tu Delphine, Frédérique ou Christine, jouant à la marelle ou à la balle dans la cour de l’école ? Ecoutes-tu Sheila ou Cloclo sur ton tourne-disque en rentrant dans ta chambre ? Combien de temps passes-tu à faire tes couettes ou ta queue de cheval le matin dans la salle de bains As-tu déjà été invitée à une boum dans le garage d’un de tes copains ? Ta sœur Martine y est déjà allée, elle. Elle a même dansé un slow avec Christophe, le fils des voisins. Il faut dire qu’elle a quatorze ans. As-tu commandé un appareil photo pour ta communion privée que tu feras en juin prochain ? Un instamatic Kodakavec des cubes flash…

Es-tu Bernadette, seule dans la campagne avec ta mère, tes deux sœurs et ton frère ? Cours-tu à la boite aux lettres le matin, en sabots de bois, pour aller chercher une éventuelle lettre de ton père, parti au front dans le Nord depuis deux ans déjà ? Tu as peur pour lui, loin de toi dans sa tranchée où il a faim, où il a froid. Es-tu déjà allée aider ta mère à traire les vaches ou vas-tu y aller avant de re rentrer faire la soupe ? Et, demain matin, quand tu partiras à l’école, pense bien à prendre ta bûche pour le poêle de la classe. C’est à ton tour. Jeanne et Marcel t’accompagneront depuis le calvaire jusqu’à la porte de la classe. C’est l’an prochain que tu passes le certificat d’étude. Songe que ta grand-mère a été première du canton à son époque.

Es-tu Mathilde, espérant que ton père reviendra de cette bataille vers laquelle l’Empereur Napoléon l’a entraîné, avec tous les hommes de ton village ? Es-tu Marie Françoise, comtesse de Rocbrune, promise au Duc de Champagne, de vingt ans ton aîné et qui viendra t’épouser à l’été prochain, après la moisson ? Es-tu Jehanne, fille du chevalier de la tour du Pin, attendant que son tour vienne dans le tournoi des Nèfles auquel il participe près du château fort de son oncle ? Ou es tu Marie, la fille de son écuyer ?

Es-tu petite gauloise, petite romaine ? Petite anglaise, irlandaise ou écossaise ? Qu’importe qui tu es. Tu es une petite fille de dix ans qui regarde le ciel, qui joue avec une herbe, qui croit que les fées existent, que les lutins font la fête la nuit quand tu dors. Une petite fille qui court, qui rit, qui danse. Qui pleure, qui aime la vie. Une petite fille qui aime de temps en temps se coucher dans l’herbe et regarder la poussière danser dans les rayons du soleil. Pour oublier ses problèmes, ses problèmes de petite fille. Pour avoir un coin de ciel bleu, un moment de calme et de silence rien qu’à toi.

Quelque soit le lieu, quelle que soit l’époque, tu es une petite fille. Comme toutes les petites filles. Intemporelle.

Texte initialement publié en avril 2018.

Loading

© Amor-Fati 7 août 2025 Tous droits réservés. Contact : jmb@amor-fati.fr ou jean.marc.bassetti@gmail.com

Remplissez ce formulaire pour recevoir deux textes par semaine (lundi et jeudi)

16 Comments

  • Valerie

    Un vrai régal ton texte. J’aime beaucoup. Une petite fille qui traverse le temps mais qui reste une petite fille qui elle soit, d’où qu’elle vienne. Merci.

  • Amor-Fati

    Voici quatre commentaires déposés sur la page de l’atelier (http://www.bricabook.fr/2018/04/i-nostri-antenati-uanadji-ecriture-301/) que je me suis permis d’insérer ici.

    J’adore ton texte… l’intemporalité de l’enfance… un grand bravo ! (Iza)

    Joli voyage dans le temps. (Tara)

    Du sein d’un vertige de destins possibles, de la superposition d’époques et de mœurs, émerge l’universalité sensible de l’enfance. (Fabrice Descamps)

    j’ai beaucoup aimé le tien. Tu as su t’appuyer sur cette jolie frimousse et la rendre intemporelle.(Valérie)

  • la fllibust

    J’aime beaucoup l’idée de ton texte, de cette petite fille qui traverse le temps et les âges et est toujours une petite fille de passage sur terre, intemporelle.

  • manuraanana

    Bravo pour ce texte qui nous emmène sur ce chemin qui remonte le temps.
    J’aime particulièrement cette mise en regard des éléments « essentiels » à chaque époque et qui remis en perspective à l’aune des générations paraissent si futiles devant l’intemporalité de la Vie.

  • Michel DUPUIS

    Bien cher Ami JMB ,

    J’ai bien reçu le courrier de ton compagnon Amor Fati de ce lundi
    Je suis bien sûr, attristé de ce qui arrive à ta fenêtre.
    Je pense qu’il te faudra contacter la commission technique de ton hôpital à la fin du mois de septembre, qui décidera de transmettre le dossier, qu’il jugera bien sûr incomplet ,à la commission ´architecture ´ compétente dont le responsable démissionnaire ne sera connu au courant du mois d’octobre. Ne désespère pas : la commission fenêtre est programmé pour le mois de novembre. Tu devrais avoir d’ici là une proposition d’intervention début décembre.
    Nous serons alors au moment où la durée du jour est à son plus court. (…et le soleil moins brûlant qu’aujourd’hui…* )
    Voilà, j’espère t’avoir apporté un peu de réconfort.
    Tiens-moi au courant !
    P.S. J’ai dans mon grenier, une couverture de l’armée dont le pouvoir calorifique n’est pas historiquement des meilleurs, mais qui est bien opaque
    Bien amicalement !
    Michel D.

    * Revoir les Feuilles Mortes de notre pote Jacques Prévert

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *