novembre 17

J’arrive

«Rose, tu es là ?
Auguste est faible. Il a seulement 77 ans, mais il est épuisé. Il est allongé dans le grand lit de sa chambre. Grand lit, vraiment trop grand maintenant.
– Rose, est-ce que ma place est prête ? Comment c’est là-haut ? Je suis fatigué, si fatigué. Je pense que tu ne vas pas me manquer encore longtemps.

Depuis deux semaines, Auguste va du fauteuil au lit et du lit au fauteuil. Il n’est pas retourné à son atelier depuis longtemps. C’est un trop grand effort.
– 54 ans, Rose, 54 ans que nous nous sommes connus. 54 ans que nous nous sommes aimés. Oh bien sûr, je n’ai pas été le plus fidèle des hommes. Mais je t’ai aimée, beaucoup, longtemps et sincèrement.
Le retour d’Angleterre a été difficile. Là-bas, avec Rose, ils pensaient être à l’abri des bombes qui pleuvaient trop sur la France. Mais Auguste est tombé gravement malade et le retour a été un peu précipité. Voilà un peu plus d’un an seulement qu’il est revenu en France.
– Camille ? Non. Ne me parle pas de Camille. C’est nous faire du mal à tous les deux. Tu as été exemplaire à ce moment, et face à toi, je me sens bien petit. Oui, je l’ai aimée, oui je lui ai demandé de m’épouser. Plusieurs fois. Elle a toujours refusé. Et il y a eu Hélène, et puis Gwendolen, et puis Claire, et d’autres encore, beaucoup d’autres. Femmes d’un jour, femmes d’un mois, femmes d’un an.. . Et toi, tu es restée, restée près de moi. Fallait-il que tu m’aimes pour rester à mes côtés. Contre vents et marées. Toi, je t’ai épousée. Il y a dix mois. J’ai été marié dix mois, sur cinquante-trois de vie avec toi.
L’Etat le considère maintenant comme un maître. A la fin de 1916, le gouvernement lui a commandé un monument à la gloire des morts de Verdun. Quelle gloire à 77 ans !
– Et toi, ma Rose ? 16 jours, tu as été mariée. Quelle misère pour toi, quel coup, quelle triste destinée ! Après m’avoir attendu si longtemps, après avoir tant espéré, tant pardonné, tant excusé. 16 jours… Du 29 janvier au 14 février, tu as été Madame Rodin. Et puis tu es partie. Le jour de la Saint Valentin. Quel beau signe du destin. Partie me préparer la place. Me chauffer le lit comme tu l’as toujours fait. Tu as réuni mes amis qui seront là pour mon arrivée.
L’infirmière s’approche de lui, remonte ses oreillers. Le maître essaie de se remonter mais l’effort est trop intense. Il peut à peine bouger.
– Laissez-moi, Sylvie. Quelques minutes encore.
Auguste tousse.
– Quel beau modèle tu as été Rose. Combien de croquis, de peintures, de statues ai-je fait de toi ? Combien d’heures avons-nous passé tous les deux dans mon atelier. Comme j’aimais te regarder, te frôler, te désirer. Je pense que nous laisserons un beau souvenir tous les deux. Et cet enfant tu m’as donné et que tu as voulu appeler Auguste, comme moi. Quel cadeau ! Et moi comme un rustre qui n’ai jamais voulu le reconnaître. Parce qu’il était « différent » ? Je ne saurais le dire.
A bout de souffle, Auguste repose sa tête sur l’oreiller de plume. La lumière est trop intense, malgré les volets fermés et les rideaux qui tamisent le peu de clarté qui entre dans la pièce. Rose…
– Je suis prêt Rose. Tu vois, tu n’auras pas été longtemps sans moi. Neuf mois. Neuf mois séparés. Le temps d’un enfant.
Auguste Rodin est apaisé. Il sait que Rose a tout préparé.
Et qu’elle lui a tout pardonné.
– J’arrive, murmure-t-il du bout des lèvres.»
Il ferme les yeux et il s’endort.
Pour l’éternité.

(Le 17 novembre 1917, mourait Auguste Rodin, neuf mois après Rose Beuret, la compagne de toute sa vie.)

© Amor-Fati 17 novembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 17 novembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Histoire réécrite", "Hommage

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