mai 19

Je saurai être discrète

marilynIls s’étaient cachés. Ils avaient fui tous ceux qui les connaissaient et auraient pu être au courant de leur liaison. Personne ne devait le savoir. Chacun avait ses raisons, mais ils savaient bien que si les tabloïds s’étaient emparés de cette nouvelle, l’impact aurait été énorme. Gigantesque.

Elle l’avait rejoint dans son luxueux appartement où ils avaient passé une soirée en tête à tête, comme deux amis qui se découvrent ou se redécouvrent. Ils avaient parlé, beaucoup parlé. Chacun de ses problèmes et de ses préoccupations du moment. Puis les lèvres de l’homme avaient frôlé celles de la femme et le désir les avait inondés. Tous les deux, au même moment. Leurs baisers, d’abord timides et chastes avaient vite gagné en intensité jusqu’à ce qu’il la prenne dans ses bras et la conduise dans la chambre où ils avaient vécu ensemble une nuit d’amour qui resterait dans leurs mémoires. Une première nuit qui en appelait beaucoup d’autres, du moins l’espéraient-ils. Plusieurs fois au cours de la nuit, ils s’étaient retrouvés, leurs corps s’étaient à nouveau enlacés et unis dans une douceur et une tendresse sans égales. Ils se découvraient mutuellement. Prémices d’une longue liaison à l’abri des journalistes, de la presse et de tous ceux qui avaient intérêt à révéler et salir ce bel amour naissant.

Au matin, elle avait quitté le lit avant lui et s’était isolée dans l’un des profonds fauteuils du confortable salon.En ouvrant les yeux et découvrant la place vide, il avait cru qu’elle était partie, qu’elle avait quitté l’appartement sans rien dire, discrètement, le laissant seul avec les souvenirs de la douce nuit passée ensemble.

Mais non, elle était là. Elle lisait tranquillement le journal du matin, une tasse de café au lait sucré posée sur la table du salon.

« J’ai fait comme chez moi, lui dit-elle, j’avais trop envie d’un bon café. Tu dormais si bien que je n’ai même pas osé t’embrasser.

– Tu as eu tort, tu aurais dû.Pour le café, tu as bien fait. Je vais m’en faire un aussi.

Et, en petite tenue, pieds nus, il s’était dirigé vers la cuisine et avait préparé un petit déjeuner copieux.

– As-tu bien dormi Honey ? lui demanda-t-il.

– Peu. Je pense que je n’ai pas dû dormir plus de deux heures, mais j’étais tellement bien dans tes bras. Je me sentais protégée. Comme rarement je l’ai été depuis longtemps.

– Moi aussi, j’ai aimé cette nuit, lui répondit-il. Il y a longtemps que je l’espérais secrètement. Mais j’ai une longue journée, et tu sais très bien qu’il ne serait prudent que l’on nous voie ensemble.

– Je sais. Ta situation ne te permet pas de t’afficher avec une femme comme moi. Peut-être un jour ?

– Peut-être. Rien n’est moins sûr. Je ne peux pas te le promettre, tu le sais bien.

– Oui. Et ça me transperce le cœur de savoir que notre amour ne pourra peut-être jamais être étalé au grand jour.

– Si jamais ma femme apprenait notre liaison, ce serait une catastrophe.

Elle se leva et l’enlaça de ses bras blancs et doux. Il passa la main dans ses longs cheveux blonds imprégnés de parfum, de ce parfum qu’il aimait tant, l’embrassa longuement et lui murmura :

– Tu viens toujours ce soir ?

– Bien sûr, tout le monde sait que je serai là. Mais ne t’inquiète pas mon chéri, je saurai être discrète. Personne ne pourra même imaginer la nuit que nous venons de passer.

– Je sais bien lui dit-il, je te fais confiance. Tu n’as pas plus intérêt que moi à ce que notre liaison soit révélée au grand jour. »

Elle prit une longue douche, s’habilla rapidement et, après mille précautions pour ne pas être vue ni reconnue, elle quitta l’appartement de son nouvel amant.

Chacun s’occupa dans la journée et vaqua à ses obligations. Pendant les courts moments de répit que leur laissaient leurs occupations, ils repensaient à la nuit passée et à celles qui allaient suivre.

La salle était pleine. Les trois cents invités parlaient bruyamment. Le spectacle avait été de bonne qualité, avec des numéros de prestige.

Il était assis auprès de sa femme. Elle était souriante, il était tendu. Les discussions allaient bon train et il prenait un air détaché pour ne pas laisser paraître le trouble qui était le sien depuis le début de la soirée.

Il savait que sa maîtresse allait apparaître à un moment ou à un autre. Mais il ne savait ni quand ni où. Il devrait être fort et ne pas montrer son émoi. Facile à dire, moins facile à faire.

Soudain, après bien des hésitations, une poursuite s’alluma au milieu de la scène. Elle était là. Devant tout le monde.

Divine, sublime, unique.

Elle avança à petit pas vers le micro, presque en sautillant.

La longue chevelure blonde qu’il avait caressée intimement la nuit précédente étincelait au milieu des projecteurs et des flashes des photographes. Elle portait une longue robe-fourreau de soie blanche incrustée de strass et de paillettes. Aucune trace de fermeture, ni de boutons. La robe avait été cousue directement sur elle avant son entrée en scène.  Elle sourit longuement à la salle, passa l’index dans ses cheveux et tourna légèrement le micro pour bien le placer en face de ses lèvres. Puis elle monta ses deux mains en visière au-dessus de ses yeux afin d’apercevoir l’homme qu’elle aimait et à qui elle allait dédier ces quelques mots.Inconsciemment, elle laissa aller ses mains sur le pied de micro métallique dans un mouvement vertical. Lui, à sa place n’avait rien raté de ce geste et la transpiration commença à perler sur son front.

De sa voix que tout le monde connaissait, elle commença, sensuellement :

«  Happy Birthday to you.

Elle chantait les yeux fermés. Elle détachait bien les mots, pour que chacun d’entre eux percute bien le cerveau de celui qu’elle aimait.

– Happy Birthday to you.

Chacun de ces quatre mots entrait dans la tête de l’homme qui se sentait de plus en plus mal à l’aise. Il avait chaud, il avait froid, il ne savait pas où se mettre.

Elle s’arrêta, le dévisagea, sourit brièvement, puis reprit :

– Happy Birthday Mister President….

En disant ces derniers mots, ses lèvres se tendirent sensuellement vers son amant. Elle laissa passer deux secondes afin de bien ménager son effet, puis porta l’estocade.

– Happy birthday to you. »

Elle laissa longuement sa voix s’éteindre sur la fin du dernier mot, puis ouvrit les bras, comme pour l’accueillir en elle, comme pour l’étreindre comme elle l’avait fait il y avait quelques heures à peine. Elle termina par un couplet qu’elle bredouilla plus qu’elle ne le chanta.

Jacky lui lança un regard glacé. Les femmes ont cette espèce de double sens qui leur permet de voir ce qui ne doit pas être vu. Il ne savait que faire, aurait aimé être petite souris pour disparaitre sous la table. Il se sentait rougir jusqu’à la pointe des oreilles. Il ne fallait pas qu’on s’aperçoive de son trouble. Il se leva, sourit, rit même la bouche grande ouverte, histoire de se donner une contenance. Il regarda passer un immense gâteau porté par deux pâtissiers en tenue blanche, puis, d’un pas alerte leur emboita le pas.

Première urgence s’éloigner de sa femme. Deuxième impératif, paraître le plus naturel possible devant les invités.

Pendant ce temps-là, sur la scène, Marilyn tapait dans les mains, invitait l’orchestre à reprendre la musique avec elle. Elle était comme transcendée, grisée par ce qu’elle venait de faire. Elle en était persuadée, elle avait été bonne, naturelle, personne n’avait vu ni même imaginé la déclaration d’amour publique qu’elle venait de faire au président Kennedy.

Il arriva au pied de la scène. Malgré sa démarche assurée, la tête lui tournait. Qu’allait-il lui dire ? Quelle serait sa réaction en se trouvant à ses côtés devant trois cents personnes ? Il monta les quelques marches en regardant ses pieds, cherchant au fond de lui la conduite à tenir.

Quand il arriva près du micro, elle n’était plus là. Il la chercha des yeux, se retourna, scruta en une seconde chaque recoin de la scène. Elle avait disparu, sans un bruit, sans un souffle. Comme ce matin quand elle avait quitté le lit sans une caresse, sans un baiser, sans un mot.

(Le 19 mai 1962, Marilyn Monroe souhaita devant un public nombreux les quarante-cinq ans du président Kennedy. Étaient-ils amants, oui ou non ? Moi, j’ai fait mon choix… Marilyn est entrée tardivement en scène, car les couturières finissaient de coudre sa robe. Cette robe a été vendue aux enchères en 1999 pour la somme de 1,3 millions de dollars.)

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Ecrit 19 mai 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

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