novembre 14

Je te baptise

Toute la Cour est présente ce matin pour fêter et baptiser le nouveau roi Jean de France.
Un nouveau roi déjà orphelin. Son père, Louis X  le Hutin est à Saint Denis depuis cinq mois. A peine a-t-il eu le temps de se réjouir de la nouvelle de cette future descendance  qu’il mourut d’avoir bu du vin trop frais après une séance de sport.
La fête a quand même lieu, malgré le deuil royal, mais une fête minimale, le protocole le voulant ainsi.
« C’est grande joie, Messires, que de vous recevoir ici pour le baptême de mon neveu, ce cher Jean. Nous nous réjouissons de la naissance d’un enfant mâle que feu mon frère a su donner à la France. Nous nous inclinons devant l’état de santé de ma belle-sœur, la très chère et très honorable Reine Clémence, encore trop faible après ses couches pour assister à cette sainte cérémonie. Que Dieu lui vienne en aide, afin qu’elle retrouve vite force et vitalité. Nos prières d’aujourd’hui iront dans ce sens.
Depuis la mort de son frère, Philippe, comte de Poitiers assure la continuité des affaires de l’Etat.  C’est un roi juste, qui a su comprendre la difficulté de sa tâche.  Aidé du Duc Hugues de Bouville et de son cousin Robert d’Artois, ami de tous par devant et ennemi de chacun par derrière, il a pris en mains les rênes d’un royaume que son frère a laissé dans un triste état.
– Nous sommes aussi heureux que vous, Messire mon cousin, commente Robert d’Artois,  mais il est hélas impossible de commencer céans.  Comme vous le voyez, les parrains sont bien seuls. Point d’enfant et point de marraine pour le présenter au Seigneur.
En effet, le prêtre est présent et attend qu’on lui donne le signal pour commencer la cérémonie. Jean de Joinvile et Gaucher de Châtillon, les deux parrains de l’enfant  se trouvent à la droite des fonds baptismaux.
– L’enfant est au sein de sa nourrice répond Hugues de Bouville. Nous le souhaitons replet et gavé pour se présenter devant notre Seigneur.
– C’est la moindre des choses, reprend Robert d’Artois, mais où donc est la marraine de l’enfant, ma chère tante Mahaut d’Artois ? Elle qui semblait si heureuse d’avoir été nommée marraine d’un monarque. Peut-être a-t-elle été étouffée par quelque pâté en croute, ou est-ce plutôt sa grandeur d’âme et sa gentillesse légendaires qui l’étranglent au gosier ? Moi qui me faisais une joie de l’occasion qui nous était donnée de la voir quitter son cher comté pour venir nous visiter.
Toute l’assemblée qui connait bien les rapports houleux entre Robert et sa tante sourit, mais tente de ne guère le montrer.
– En effet, constate le régent, où donc est passée la Comtesse d’Artois ? Est-elle-même arrivée ? Je n’ai point constaté la présence de son équipage dans la cour du château.
A peine a-t-il terminé sa phrase qu’un bruit de sabots se fait entendre sur les pavés du parvis du château. Bouville, tout proche de la fenêtre, se penche au-dehors pour connaître l’identité du  nouvel arrivant.
– C’est Isabelle, la dame de compagnie de la comtesse Mahaut, déclare Bouville. Espérons qu’il n’est point arrivé grand malheur.
Rapidement, des pas pressés se font entendre dans l’escalier, et Isabelle pénètre dans la pièce,  rouge de chaleur d’avoir tant galopé. Elle trouve quand même la force de s’incliner devant ce parterre de grands personnages.
– Sire, Mes Seigneurs, commence-t-elle.
– Hé bien, parlez donc, s’empourpre le régent, nous vous attendions pour commencer. La Comtesse Mahaut va-t-elle enfin arriver ?
– Point n’est possible, Majesté, la Comtesse ma maîtresse s’en est retournée dans son château. A peine avions-nous quitté Arras qu’elle a été prise de violents tremblements, puis de vomissements et, pardonnez-moi de le dire, de forte diarrhée.
Seigneurs et belles dames placent par réflexe leur nez dans leurs manches comme si l’odeur se répandait de la bouche d’Isabelle.
– Son médecin, présent dans la suite de la Princesse  a jugé plus prudent de faire faire demi-tour au convoi. Madame la Comtesse a fortement insisté, elle avait, disait-elle, une chose importante à faire pour l’avenir de la France, mais le médecin a été plus fort qu’elle et elle s’en est retournée en Artois.
– Qu’elle crève la chienne, murmure Robert. Même morte, elle empoisonnera les vers qui la boufferont.
– Prenez quelque nourriture à la cuisine et retournez remplir votre devoir auprès la Comtesse d’Artois. Un pair de France se doit de bien être entouré quand il est malade. Assurez-la de mon bon souvenir et portez-lui mes vœux de rapide santé, tonne le régent dont la forte voix résonne dans cette pièce au plafond si haut.
– Que sa méchanceté la fasse mourir à petit feu, et qu’elle aille griller en enfer, reprend  Robert pour lui-même. La chienne….
– Maintenant, nous voici devant un problème, nous n’avons plus de marraine, reprend Philippe.
Une petite voix se fait alors entendre derrière un rideau.
– Peut-être m’autoriserez-vous à remplir cette mission, mon oncle ?
C’est Jeanne, la fille que feu le roi louis X a eue avec Marguerite de Bourgogne, sa première épouse, qui se présente au Roi dans une gracieuse révérence.
– Vous ma nièce ? Mais vous n’avez que cinq ans.
– Nous n’avons guère le choix, reprit Charles de Valois, pair de France lui aussi. Il nous faut sang royal pour tenir l’enfant devant le Seigneur.
– Qu’il en soit ainsi, tranche alors Philippe.  Allez céans quérir le roi mon neveu et que nous commencions. Plus vite ce sera fait, et plus tôt nous mangerons, annonce-t-il gaillardement.

La cérémonie se déroule alors sans incident notoire.  Le jeune roi, entièrement déshabillé, est trempé dans l’eau froide comme le veut la tradition. Sa marraine, Jeanne de Navarre, juchée sur un tabouret, veille au bon déroulement de la cérémonie et prend son rôle de marraine avec beaucoup de sérieux.
L’eau est glacée. Au moment de le sortir de l’eau pour le placer dans un drap blanc porté par son parrain, l’enfant crie, tousse et éternue. Trois fois. C’est de là que lui viendra le surnom qui le suivra tout le long de son règne de 26 années. Jean 1er le Frileux.

(Le 14 novembre 1316, est baptisé Jean de France, alors âgé de cinq jours. De très faible composition, l’enfant ne survivra pas à la cérémonie et mourra dans les bras de sa marraine, la comtesse Mahaut d’Artois. Certaines légendes, notamment relatées dans les Rois Maudits de Maurice Druon,  expliquent que Mahaut, après avoir empoisonné Louis X avec des dragées qu’il affectionnait particulièrement, avait encore un peu de poison et l’aurait utilisé pour faire passer le futur roi ( le poison déposé sur un mouchoir, elle lui aurait juste essuyé les lèvres), ceci pour faciliter l’arrivée au pouvoir de Philippe V, son gendre… Jean de France a reçu le surnom, non de Jean 1er le Frileux, mais de Jean 1er le Posthume.)

© Amor-Fati 14 novembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 14 novembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

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