décembre 5

Je vais bien, ne t’en fais pas

Salzbourg, le 5 décembre 1791,

 

Aloysia, ma très chère sœur,

 

Dieu que Salzbourg est belle sous la neige ! Il tombe de gros flocons depuis plus d’une semaine et la ville est entièrement blanche. Les montagnes autour de notre ville, immaculées elles aussi, font ressortir une lumière presque féérique.

Je viens juste de rentrer d’une longue promenade avec les enfants. Wolfgang aurait bien aimé venir, mais il a trop de travail et ne peut pas se permettre de s’absenter trop longtemps. Karl a bien joué avec la neige. Nous avons suivi la Salzach sur plus d’un kilomètre. Ca ne parait pas beaucoup, mais par ce froid, c’est déjà un long trajet. Karl est presque un petit homme maintenant. Il a plus de sept ans et se débrouille tout seul pour faire beaucoup de choses. Cet après-midi, il avait enfilé une veste de son père et une grosse écharpe de laine. Je l’ai laissé faire, il était trop mignon, avec les manches trois fois trop longues. Mais pour jouer dans la neige, ce n’était pas facile. Je lui ai fait trois gros revers, ça lui faisait des bras énormes.

Quant à Franz, il découvre juste la neige. Le blanc l’attire, mais il grimace en sentant le froid. Il était évidemment dans sa poussette, mais je lui avais dégagé le nez pour qu’il sente le froid contre lui. A cinq mois, je l’avais emmitouflé jusqu’aux oreilles. Je ne tiens pas à ce qu’il aille trop vite rejoindre ses frères et sœur que le Seigneur nous a repris. Je prie souvent pour eux et leur parle tous les jours.

Wolfgang travaille beaucoup, comme je te l’ai écrit plus haut. Il est en train de terminer une commande qu’il a reçue il y a quelques mois. Il s’agit d’une messe en ré mineur, une messe pour les morts. Il ne peut y consacrer que quelques heures par jour, car c’est une œuvre qui lui demande beaucoup d’énergie et de concentration. Il adore la musique religieuse, mais une messe pour les morts, c’est quand même assez pesant. C’est néanmoins une belle commande. Il a reçu une avance importante : la moitié de la somme totale. Cela nous convient bien, car en ce moment, l’argent n’entre pas beaucoup à la maison et le bois de chauffage coûte cher. Le reste nous sera versé à la livraison de l’œuvre, prévue pour le début de l’année prochaine.

Le reste du temps, il le passe en répétitions de la flûte enchantée qui est toujours jouée dans le théâtre d’Emanuel Schikaneder. Trois fois par semaine, il va lui-même diriger l’orchestre et les chœurs. C’est une bouffée d’air pur qui lui fait du bien. Il va d’ailleurs bientôt partir, il dirige ce soir.

En début de semaine, Wolfgang a été malade. Le médecin pense qu’il a été intoxiqué par du porc pas assez cuit. Il a été couché quelques jours avec une forte fièvre et a pris de ce fait un peu de retard dans son travail. Mais maintenant, il va mieux et chante toute la journée. C’est bon signe. Il est en contact avec un écrivain à qui il veut acheter le livret pour écrire un nouvel opéra. En allemand, toujours, un peu dans la lignée de la flûte enchantée (tu n’es toujours pas venue voir notre sœur chanter la Reine de la Nuit, je te rappelle…).

Et toi, ma chère sœur, comment vas-tu ? Comment va Vienne en ce moment ? Avez-vous le même temps que nous à Salzbourg ? As-tu retrouvé un contrat pour chanter ? Raconte-moi tes projets. Je les attends avec impatience.

Wolfgang et moi espérons te voir prochainement chez nous. Attention, il est question pour nous d’un voyage vers la fin du printemps. Plusieurs cours royales ont pris contact avec Wolfgang pour qu’il vienne jouer pour eux. Mais il m’interdit d’en dire trop, car ce n’est qu’à l’état de projet.

Tu vois, tout va bien ici. Je termine vite cette lettre. Wolfgang me fait signe de t’embrasser. Moi aussi, je t’envoie de tendres baisers, ma très chère sœur,

A bientôt j’espère, le plaisir de te voir et de te serrer dans mes bras.

Constance.

(Le 5 décembre 1791, à Salzbourg, mourait Wolfgang Amadeus Mozart. Parmi les quelques 140 causes avancées de sa mort, figure l’hypothèse qu’il aurait mangé l’avant-veille du porc avarié et insuffisamment cuit. Aloysia, sœur de Constance était soprano à l’opéra de Vienne. C’est leur autre sœur, Josepha, qui eut le rôle de la Reine de la Nuit à la création de la Flûte enchantée en septembre 1791.)

© Amor-Fati 5 décembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 5 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

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