décembre 13

Journée nationale de la dame à la sucette

Sans enthousiasme, Arlette décroche de la patère sa casquette et son gilet jaune. Juste avant de partir de chez elle, elle prend, sur le petit meuble de l’entrée, la pancarte de bois, symbole de son autorité.

Les temps sont durs. L’esclavage a été aboli depuis des années, mais sournoisement, insidieusement, il existe toujours. Sous différentes formes.

Arlette est heureuse d’avoir enfin trouvé du travail. Elle qui a été au chômage pendant plusieurs mois a été intéressée, il y a quelques mois par une petite annonce dans le journal de la commune. « Recherchons agent de sécurité école. Envoyer CV et lettre de motivation à la mairie. »

Elle qui adore les enfants, c’est un métier pour elle. Elle aurait bien aimé être institutrice. Mais hélas, ses parents ne lui ont pas laissé le choix. Pas les moyens de faire des études, même courtes, il a fallu  aller au boulot pour ramener des sous à la maison. Et vite.

Alors elle a fait un remplacement comme femme de service dans une maternelle, ou plutôt « Agent Territoriale Spécialisée des Ecoles Maternelles », femme de ménage, pardon « technicienne de surface », caissière, oups, désolé, « hôtesse de caisse », et tout un tas de petits métiers qui n’ont même pas de nom.

Elle s’applique pour sa lettre de motivation. Elle tire la langue. Ecrit sa lettre. Elle la fait corriger par une amie qui est bonne en orthographe. Il s’agit de faire la meilleure impression possible. Si ça se trouve, c’est un CDI, alors, autant faire un réel effort. Elle explique qu’elle est disponible, qu’elle accepte des horaires de travail souples, qu’elle adore les enfants surtout. Elle fait un grand paragraphe là-dessus. Pour faire traverser les enfants devant une école, il faut expliquer qu’on les aime, ces petits bouts de chou inoffensifs.

Et début avril, Arlette est convoquée à la mairie pour un entretien préalable. Elles sont quatre à attendre. Pour un seul poste. Rencontre avec l’adjoint au maire chargé des écoles et des affaires scolaires. C’est une rencontre importante et Arlette le sait. Elle choisit ses vêtements avec soin. Elle fait attention aux mots qu’elle prononce, à la tournure de ses phrases.

Quinze jours plus tard, le facteur sonne à la porte de chez elle et lui remet un pli recommandé venant de la Mairie. Fébrile et toute tremblante, Arlette ouvre l’enveloppe.  « Madame, Nous avons le plaisir de vous faire savoir que votre candidature au poste d‘agent de sécurité école a été retenue. Veuillez vous présenter à la Mairie lundi 2 mai à 9h00. Votre tenue de travail vous sera remise. Vous rencontrerez également d’autres agents actuellement en poste. Veuillez agréer, Madame, etc, etc… »

Le lundi matin, Arlette est au rendez-vous. Les collègues n’ont pas pu venir, elle pourra les rencontrer plus tard, quand ils seront disponibles. L’adjoint aux affaires scolaires lui remet un gilet jeune avec des barres fluorescentes, une casquette bleu marine notée « sécurité école » et une pancarte ronde, marquée de la même inscription.

« Allez regarder à la sortie de l’école Jean Moulin, entretenez-vous avec la personne qui a le même poste que vous, elle vous expliquera. Vous verrez, ce n’est pas bien compliqué. Vous commencez jeudi matin. Vous serez affectée au collège Robert Desnos. N’hésitez pas à venir me voir s’il y a le moindre problème. Mais je n’en doute pas, tout va bien se passer. Encore toutes mes félicitations et bienvenue dans la maison ! »

Et après huit mois de travail quotidien, Arlette fait le bilan de sa vie professionnelle.

Et elle est loin de l’enthousiasme qui était le sien au moment de son embauche. L’impression de ne pas exister, d’être un poteau au milieu de la route. C’est terrible. Chaque jour, elle compte le nombre d’enfants qui lui disent bonjour en passant devant elle. Un sur vingt les bons jours.

Pourtant, elle est là chaque jour,  quasiment à chaque instant où des élèves du collège entrent et sortent. A 7.45, à 11h et à midi évidemment. Un repas rapide chez elle. Elle a de la chance, elle habite tout près du collège. A 13.15, elle est à nouveau à son poste, jusqu’à 13.45. A 15.45, elle est  devant son passage clouté, munie de sa pancarte  et elle y reste jusqu’ à 17.15. Quel que soit le temps, qu’il fasse beau ou qu’il tombe des cordes.

Et on la voit, on ne peut pas la rater, avec son magnifique gilet jaune, tenue seyante et élégante s’il en est…

Les élèves sont ce qu’ils sont : des ados de 12 à 16 ans. La dame en jaune ne les intéresse pas, elle ne fait pas partie de leur monde. Certains s’amusent à ses dépens, ils s’approchent du passage clouté, elle se place au milieu de la route, alors ils reculent, font semblant d’attendre un copain, et elle revient sur le trottoir. Et deux minutes plus tard, ils recommencent leur manège.

Et puis, les deux voies et le terre-plein central. Sa hantise. Une fois que les enfants ont traversé la première voie, elle doit courir pour se placer au milieu de la deuxième. Bien souvent, ils ne font pas attention à elle, et le temps qu’elle finisse de faire traverser à gauche, ils sont déjà à droite. Alors, faisant du mieux qu’elle peut, elle se rue sur la file de droite, en déséquilibre. Trois fois sur quatre les enfants ont déjà traversé, les voitures sont déjà arrêtées ou même déjà prêtes à repartir. Elle met les bras en croix, sa pancarte ronde dans la main. Puis elle revient au milieu et attend les prochains. A peine le temps de souffler.

Quelques collégiens lui ont donné un joli surnom : « Titi quéquette » à cause de son gilet et  de sa casquette. Elle déteste ce surnom, mais elle l’entend tous les jours. De la part de ceux qui traversent volontairement à dix mètres d’elle et lui font signe de la main, parfois même avec un doigt d’honneur pointé vers le ciel. Les plus audacieux le prononcent en passant juste devant elle.

Mais elle ne dit rien, elle n’a aucune autorité à avoir sur ces adolescents.  Il ne s’agirait pas qu’elle fasse la moindre réflexion. Tout le monde lui tomberait dessus. « Non mais elle se prend pour qui la dame qui fait traverser ? »

Voilà son bilan personnel. Payée à l’heure de présence, trois heures par jour. Sans penser qu’elle ne peut rien faire d’autre de sa journée. Que sa journée est morcelée en petits morceaux d’une à deux heures. Même pas le temps d’aller à Carrefour faire ses courses. Un jour bloqué chez elle pour trois heures payées.

Mais bon, elle a du travail, de quoi se plaint-elle ? Avec tout ce chômage à cause de la crise.

Parfois, elle se demande d’ailleurs si elle ne ferait pas mieux de rester au chômage.

Avoir du travail et être considérée, on ne peut pas tout avoir non plus…

L’esclavage a été aboli ? Pas si sûr…

(Le 13 décembre est la journée nationale de rien du tout. J’en ai fait la journée nationale des dames qui font traverser devant les écoles. Chaque jour, je la vois, devant le collège en face de chez moi, et chaque jour, j’ai envie de lui rendre hommage. J’ai appris aujourd’hui qu’en Angleterre, on les appelait Lollypop’s Ladies (les dames à la sucette).  Le 13 décembre sera donc « La journée nationale de la dame à la sucette ».)

Partagez ce texte pour leur rendre hommage.

 

© Amor-Fati 13 décembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 13 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage

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