décembre 20

Joyeux Noël…

kampf

Les prisonniers ont été réveillés comme d’habitude à six heures. On leur a porté leur petit déjeuner à six heures trente. Une nouvelle journée commence. Longue, très longue comme chaque jour. Une journée entière à tourner en rond, à se retrouver face à soi-même, ce n’est pas facile. C’est lourd à porter. Très lourd souvent même. Une demi-heure de promenade dans la cour, c’est tout ce qui permet de voir le jour. Et encore, quand les gardiens n’oublient pas.

La prison de Landsberg am Lech n’est pas un hôtel cinq étoiles. C’est une immense forteresse entourée de hauts murs et de fils de fer barbelés. Les prisonniers sont à six ou huit par cellule. Aucune intimité, une tinette et un lavabo par cellule, une chaleur à crever en été, un froid à fendre pierre en hiver. Le budget de l’établissement pénitentiaire ne passe pas en confort pour les détenus, c’est le moins qu’on puisse dire !

Depuis treize mois qu’il est en détention, Adolf a réfléchi, beaucoup réfléchi. Et il a écrit. Après de longues semaines de palabres et de discussions, il a reçu l’autorisation de recevoir du papier, une plume et de l’encre. Mais il a fallu négocier. Une plume, c’est pointu, ça peut servir d’arme. On peut tuer quelqu’un avec une simple plume bien piquante. Et avec son passé, ou plutôt son passif, ce n’ était pas gagné d’avance. Adolf a donc du montrer patte blanche, se faire tout petit et surtout très obéissant pour obtenir cette faveur.

Et ce matin, il est déjà au travail. Ses compagnons de cellule somnolent, discutent, fument. Adolf ne s’en occupe pas. Il a un livre à écrire. Nerveusement, il lisse sa petite moustache de l’index gauche.

Soudain, un bruit de pas dans le couloir. Quelqu’un approche. Deux pas distincts, peut-être trois.

Adolf lève la tête.

« L’un d’entre vous attend-il de la visite ?

Les codétenus sont à l’écoute.

– Je pense pas que ce soit pour nous, dit Gunter, la quarantaine bien sonnée, crâne rasé de frais et tatouages sur le bras gauche.

– Ecoutez, reprend Adolf, attentif au moindre bruit. Il pose sa plume à côté de la feuille.

Et en effet, les pas s’arrêtent devant la porte de la cellule. Un gardien introduit  la clé dans la serrure, puis le bruit des deux verrous qui glissent dans leur emplacement. Enfin, la porte s’ouvre.

Trois hommes se tiennent dans l’encadrement de la porte. Ils avancent tous les trois. Ils entrent carrément dans la petite pièce. Ce n’est pas l’habitude. Le plus grand fait un pas en avant.

– Hitler, chez le directeur.

Adolf se lève, range sa chaise sous la table et commence à réunir les feuilles dispersées.

– Laisse, on s’en occupe.

Il n’aime pas laisser ses écrits à la vue de tout le monde. Mais là, il n’a pas le choix. Deux gardiens l’empoignent sous les aisselles et le trainent vers la porte. Adolf essaie de se débattre, mais c’est peine perdue. Il ne peut rien faire, il est littéralement porté. Et avec effroi, il aperçoit le troisième gardien qui s’approche de la table et se saisit de son manuscrit.

Il fait chaud chez le directeur. Ernst Hölrich dirige l’établissement pénitencier depuis douze ans. C’est un bon fonctionnaire, fidèle au régime en place. On peut compter sur lui pour mater le plus petit début d’insurrection, la moindre rébellion.

La pièce est vaste. Face à la porte, trônent un large bureau rempli de feuilles et de livres et un haut fauteuil de cuir noir, avec un dossier rembourré et des accoudoirs. Deux immenses armoires entrouvertes entourent une cheminée suffisamment large pour brûler un tronc d’arbre entier. Et le feu est puissant.

La chaleur est  étouffante pour Adolf Hitler qui arrive de sa cellule gelée. Il est soudain envahi par une bouffée de chaleur qui lui monte depuis le bas du dos. Il est debout, face au bureau. Les deux gardiens le tiennent toujours fermement. Il n’est pas maître de ses mouvements, ce qu’il déteste par-dessus tout.

– Faites-le assoir, ordonne le directeur.

Sans ménagement, le petit homme chétif est trainé vers une chaise dure qui est loin de soutenir la comparaison avec le magnifique fauteuil directorial.

Ernst Hölrich ne s’assoit pas d’ailleurs. Il se place près du prisonnier et le toise de toute sa hauteur. Il exagère même la position pour paraitre plus grand et plus impressionnant devant le détenu Hitler.

– Voilà treize mois que vous êtes chez nous, Hitler. Pouvez-vous me rappeler pourquoi vous êtes dans cette prison ?

Hitler se redresse sur sa chaise. Il essaie de se grandir lui aussi.

– Tentative de coup d’état, rébellion, haute trahison face au gouvernement allemand. Vous le savez parfaitement, pourquoi me poser la question ? Je suis Adolf Hitler, ne l’oubliez pas.

– Nous sommes ici dans mon bureau et c’est moi qui pose les questions et tâchez de quitter ce petit air supérieur qui vous dessert plus qu’il ne vous aide. Pas avec moi, Hitler, pas avec moi.

On frappe à la porte.

– Entrez ! hurle Hölrich.

Le troisième garde apparait, portant sous le bras un lourd paquet de feuilles noircies d’une petite écriture patte de mouches.

– Posez ça là, ordonne-t-il en désignant un espace vide de son bureau.

Et, tout en parlant, il se dirige vers son fauteuil dans lequel il s’assoit lourdement. Là, il a l’air encore plus imposant que debout.

Il se saisit du paquet de feuilles. Hitler le dévisage.

– Qu’est-ce que ceci, Hitler ? demande-t-il en plaçant sa voix de façon à impressionner son interlocuteur.

– Le livre que je suis en train d’écrire, répond le détenu, essayant de reprendre une attitude assurée.

– L’écrivez-vous seul ?

Ernst Hölrich feuillette rapidement le manuscrit.

– Il y a plusieurs écritures différentes.

– Parfois, je suis fatigué d’écrire, alors, je dicte.

– A qui ?

– A mes compagnons de cellule : Rudolf et Emil.

– Ainsi, Messieurs Hess et Maurice sont complices de l’écriture de ce torchon.

– Ce torchon, ce sont mes mémoires.

– Vos mémoires, à 35 ans ? Vous plaisantez… Qu’avez-vous vécu de si important pour écrire vos mémoires à 35 ans ?

– Je parle également de ma famille et de ma jeunesse.

– Est-ce tout ?

– Absolument tout.

– Vous mentez, Hitler, j’ai là votre manuscrit sous les yeux, et je peux vous dire que je l’ai déjà lu. Intégralement. A chaque fois que vous partez en promenade, je visite votre cellule, et je lis votre poubelle de bouquin. Un livre de mémoire qui s’appelle « Mein Kampf », c’est-à-dire « Mon combat » ? Me prenez-vous pour un fou, un analphabète, Hitler ? Ce manuscrit est une offense à votre famille, une offense au peuple allemand et une offense à l’humanité.

– Vous n’avez pas le droit, hurle Hitler en se levant brusquement et en se dirigeant vers le bureau.

Mais il ne va pas loin, les deux gardes veillaient. Ils l’attrapent et le rassoient brutalement sur sa  chaise. Chacun conserve une main sur l’épaule du petit nerveux.

– Calmez-vous Hitler. Cela ne sert à rien de vous énerver.

– C’est mon idéal, c’est ma vie, c’est le programme que j’appliquerai quand je serai chancelier.

– Chancelier ? Ça ne risque pas d’arriver. Et si, d’aventure quelqu’un devait un jour appliquer ce programme, comme vous dites, mais nous irions à la catastrophe, Hitler. A la destruction du monde. Ce programme n’est pas applicable, ou s’il l’est, ce sera dans le sang e l’horreur, je ne vois pas d’autre moyen d’y parvenir.

Hitler tente une nouvelle fois de se lever, mais il est une nouvelle fois lourdement remis en place.

– Vous n’êtes pas de mon monde, Hölrich, je ne vois même pas pourquoi je vous parle, vous méritez…

– Tasez-vous Hitler. Vous ne me faites absolument pas peur.

– Rendez-moi ce livre, Hölrich, rendez-moi ce livre immédiatement. Je ne veux pas qu’il reste une minute de plus dans vos mains.

– Mais il n’y restera pas, Hitler, vous avez raison, j’ai les mains sales rien que de le toucher. Il est tellement abject qu’il a bien besoin d’être désinfecté.

Et sans laisser à Adolf le temps de s’apercevoir de ce qu’il se passe, Ernst Hölrich lance le paquet de papier dans le feu. Les flammes ne mettent que quelques secondes pour entourer les centaines de feuilles qui viennent de leur être envoyées. En moins de trois minutes, le manuscrit entier a disparu dans les flammes. Hitler est hors de lui, il tente à nouveau de se ruer sur le directeur. Il hurle, il crie des insultes, des menaces de mort. Ses yeux reflètent la haine et la méchanceté. Il vocifère, il bave, il postillonne. Impuissant, il assiste à la destruction d’un an de réflexion et de travail quotidien. Hölrich, lui, reste impassible, ce qui a le don de renforcer encore la colère du prisonnier.

-Il y a deux semaines, Hitler, reprend le directeur lorsque le calme revient à peu près, j’ai reçu une demande de libération conditionnelle vous concernant. J’étais prêt à la signer, mais j’ai voulu savoir avant si vous seriez capable de vous retrouver à nouveau en liberté après si peu de détention. J’ai fait ma petite enquête auprès des autres détenus de l’établissement. Vous n’êtes pas apprécié. Et puis je suis tombé sur votre…..

Hölrich désigne de la main la cheminée dans laquelle finissent de se consumer le feuilles de papier .

– Ce que vous appelez votre programme. Et là, ma décision a été prise immédiatement. La demande de libération a précédé votre prétendu livre dans la cheminée.

– Vous n’avez pas le droit. Quand devais-je être libéré ?

– Aujourd’hui.

– Libérez-moi, je vous l’ordonne.

– Rien du tout. Vous n’avez surtout rien à m’ordonner. Vous avez été condamné à cinq ans d’emprisonnement, Hitler. Et pas pour un vol à l’étalage, pas pour avoir attaqué une vieille dans la rue, je vous le rappelle, vous avez été condamné pour haute trahison. Vous avez encouru la peine de mort pour ce délit. Cinq ans, j’estime que ce n’est pas trop cher payé.

– Justice de merde, prison de merde, directeur de merde, pays de merde, hurle Hitler.

– Vous pouvez crier, profitez-en, bientôt on ne vous entendra plus. Vous passerez Noël en prison. Et les trois suivants aussi. Vous finirez votre peine, Hitler, je m’y engage. Et j’ai donné ordre à mes gardiens de ne plus vous fournir ni papier ni encre, ni plume. Je suis dans mon droit, les plumes sont interdites. Vous serez libéré en 29, à la fin normale de votre peine. Et vous n’êtes pas sans savoir que, dans les prisons allemandes, le directeur a la possibilité de rallonger les peines s’il le juge nécessaire. Et je ne manquerai pas d’user de ce privilège. Vous êtes un homme dangereux, Hitler. Et si je peux vous maintenir ici jusqu’en 33 ou 34, je ne me priverai pas.

Et Hölrich s’adresse aux gardes.

– Emmenez-le où je vous ai dit. Et qu’il y croupisse le temps qu’il faudra pour que la haine sorte de ses veines.

Puis s’adressant à Hitler.

– On vous a réservé une cellule individuelle. Au cachot. Jusqu’à ce que je décide de vous en retirer. Si je vous en retire un jour… Allez, hors de ma vue, vous me donnez la nausée…Et, j’allais  oublier, si je ne vous revois pas avant…

Hitler le dévisage, le regard plein de haine.

– Quoi ?

– Joyeux Noël, Hitler.»

 

(Le 20 décembre 1924, Adolf Hitler, condamné à cinq ans d’emprisonnement pour crime de haute trahison, est libéré de la prison de Landsberg am Lech. Il se remet immédiatement au travail pour  construire le parti nazi qui accédera au pouvoir en 1933.)

© JM Bassetti 20/12/2012 Tous droits réservés

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Ecrit 20 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

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