janvier 18

Julien, Lisa, Léon et Emma

justes

Il fait bon dans la salle. La cheminée est allumée, le feu est imposant. Les restes d’un vieux chêne que Léon a coupé il y a deux ans. L’arbre était vieux et abimé, l’humidité était entrée dedans et il risquait de tomber sur le poulailler. La chaleur de l’âtre emplit la maison toute entière. Emma a laissé toutes les portes ouvertes pour qu’il fasse bien chaud partout, surtout dans les chambres.

«  Vous vous êtes lavé les mains les enfants ? demande Emma.

– Oui Tatie, répondent d’une même voix Julien et Lisa.

– Faites voir !

Les deux enfants montrent leurs mains sur les deux faces en les faisant pivoter rapidement. Emma regarde attentivement, passe de l’un à l’autre, force les mains à se retourner.

– C’est bon, vous pouvez passer à table, finit-elle par dire.

Lisa s’assoit la première. Elle a sept ans. C’est une jolie brunette aux cheveux longs retenus par une barrette vichy bleue et blanche². Elle porte une jupe visiblement trop grande pour elle. Emma l’a rétrécie un peu, mais elle reste large pour la fillette. Elle a du faire un revers à la ceinture. Tout sourire, elle se place sur le grand côté de la table, en face de son frère, et joue machinalement avec ses couverts.

En face d’eux, la grande pendule sonne sept heures. Les enfants aiment son ti-tac généreux et régulier.

Léon s’installe à table et ouvre son couteau.

– Alors, l’école aujourd’hui, comment ça a été ? lance-t-il à la cantonade, la question pouvant indifféremment s’adresser à Julien ou à Lisa. C’est Julien qui répond. Comme d’habitude.

Il baisse le nez.

– Tu sais le problème qu’on a fait hier soir tous les deux ?

– Celui des trains qui se croisent ?

– Oui. Hé bien, il était faux. Le maître a dit que je n’avais pas assez cherché.

– Mince, pourtant, on y a passé du temps. Qu’est-ce qu’il y connait aux trains celui-là ?Tu as bien écouté aujourd’hui ? Tu compris au moins ? Tu me remontreras tout à l’heure ?

– Oui, Oncle Léon. En fait, c’était facile. Mais on s’est trompé à la deuxième question.

– Ha ! répond Léon. Le début était bon quand même alors ! Le principal c’est que tu aies compris. On en refera un dimanche pour vérifier. Et ta leçon de choses, tu as su la réciter ?

– J’ai pas été interrogé, mais je savais toutes les questions qu’il a posées à André.

Léon regarde Julien. Il n’est pas certain qu’il dise la vérité, mais il lui laisse le bénéfice du doute. Pas la peine de mettre la pression. La situation est déjà assez difficile.

– C’est bien. Et toi ma belle ?

– J’ai lu,

– C’est tout ?

– J’ai écrit,

– Et puis ?

– J’ai compté, j’ai fait des opérations.

– Et puis ?

– C’est tout.

– Toujours aussi peu bavarde, toi… Tu raconteras plus tard si tu as envie.

Léon n’insiste pas.  Depuis trois ans que les enfants sont chez eux, sa femme et lui ont appris à les connaître.

Au début, ça n’a pas été facile. Les petits étaient un peu farouches. Il a fallu que chacun s’habitue à l’autre. Cela s’est fait tout doucement. Léon et Emma ont beaucoup parlé ensemble, beaucoup parlé avec eux.Mais ce n’est pas évident.Eux qui n’avaient jamais eu d’enfants ont dû apprendre, sur le tard.

Un soir, il y a un peu plus de trois années, Monsieur Beauchamp, le maire, était arrivé à la ferme. Les Dupré venaient juste de rentrer des champs. C’était en novembre 41.

– Léon, Emma, il faut que tu vous me rendiez un service. C’est important.

Marcel Beauchamp avait l’air grave. Léon et Emma savaient que s’il se déplaçait ainsi le soir, ce n’était pas par hasard. Monsieur le Maire était économe de tout. De ses sous, de ceux de la commune, de ses mots et de ses pas.

– A tous les deux ? avait demandé Léon.

– Oui, à tous les deux.

Le bois claquait dans la cheminée et envoyait des tisons à l’autre bout de la pièce.. Du sapin sûrement.

– Assieds-toi donc,  avait répondu Léon. Emma, va nous chercher une bouteille de cidre et trois verres et viens t’assoir avec nous.

Emma était descendue à la cave, puis elle était revenue et avait posé la bouteille sur la table. Léon l’avait débouchée et rempli les bolées. Le silence était complet. Epais

Le maire se décida après avoir avalé la première gorgée et lissé sa moustache brûlée par la nicotine.

– Voilà, avait-il commencé. Je vous ai déjà parlé de ma cousine Simone ?

Sans attendre la réponse, il poursuivit.

Simone habite Paris. Elle est obligée de partir. La ville n’est pas sûre par les temps qui courent pour des gens…

Il hésita, chercha ses mots.

– Pour des gens comme elle.

Emma hocha la tête. Le chat sauta sur ses genoux et se blottit, en boule dans l’épaisseur de son tablier.

– Elle ne m’a pas dit où elle allait, mais elle ne peut pas rester, c’est trop dangereux. Tu comprends bien pourquoi ?

– Je sais,  répondit Léon. J’en ai déjà entendu parler. Ce n’est un secret pour personne, même par chez nous à la campagne.

– Elle est passée me voir hier. Elle préfèrerait partir seule.

– Seule ? Mais elle est mariée, non ? Et son mari ? interrogea Emma.

Le chat se réveilla, tourna sur les genoux de sa maîtresse et finit par trouer une position acceptable pour se rendormir.

– Il a été arrêté par la Gestapo le mois dernier. Par chance, si on peut dire, elle n’était pas chez elle. Pas de nouvelles de lui depuis.

– Mince. Saloperie d’époque, maugréa Léon. Et alors ? Quel rapport avec nous ?

– J’y viens. Simone a deux enfants. Une petite de quatre ans, et un plus grand de sept ans.

– Marcel, tu ne veux quand même pas dire que… avait hésité Emma.

– Si, avait-il répondu.  Moi, je n’ai pas la place chez moi. Et puis je suis le maire. Les boches viennent souvent me voir. Ils se poseraient des questions et ils m’en poseraient aussi sûrement. Je sais que vous êtes des gens sûrs et qu’on peut vous faire confiance. On se connait depuis longtemps. Vous trouverez sûrement une bonne raison pour justifier la présence de ces enfants chez vous.

Léon regarda Emma. Des enfants, ils avaient essayé d’en avoir, mais le Bon Dieu n’avait pas voulu leur en donner.

– Ils seront….. seraient là pour combien de temps ? avait balbutié Emma.

Le conditionnel était déjà du futur. Elle s’était reprise, mais trop tard.

– Oh, quelques semaines, quelques mois peut-être, le temps que Simone s’installe. Elle les reprendra après.

– Et il te faut une réponse quand ? avait demandé Léon.

– Le plus vite serait le mieux.

Il s’arrêta, but une gorgée de cidre et ajouta:

– Tout de suite, même, si vous pouvez.

Léon se leva d’un bloc.

– Tu peux sortir ? Faut qu’on en cause, Emma et moi.

Monsieur Beauchamp se leva, prit une cigarette et gagna la porte.

– Causez vous deux, mais causez bien, dit-il en se retournant.

Léon et Emma avaient parlé. Ils avaient parlé des enfants, de la façon de les accueillir, de ce qu’ils allaient dire, de la façon dont leur vie allait changer.

Pas une seule fois, il n’avaient parlé du danger que cela pouvait représenter. Pour les enfants, et pour eux.

La chose était entendue d’avance. Au bout de dix minutes, Emma ouvrit la porte.

– C’est bon Marcel, tu peux revenir.

Il écrasa son troisième mégot et revint à grands pas vers la maison.

– C’est d’accord, avait-il demandé ?

– Oui. Viens. Faut que tu nous expliques.

– Une minute, j’arrive ajouta Marrcel.

Il fit demi-tour et se dirigea vers la grange à foin. Il passa la tête par l’embrasure de la porte ouverte et chuchota:

– Vous pouvez venir.

Deux petites têtes sortirent de la grange, accompagnées de deux valises  de carton bien légères.

C’est ce vendredi, à six heures du soir que les deux enfants étaient arrivés chez les Dupré. Avec leurs maigres valises, leurs grands yeux et leurs mystères.

Emma s’effaça de la porte pour les laisser entrer.

– Entrez vite et allez près du feu. Vous êtes gelés.

Elle leur frotta le dos pour les réchauffer.

Puis se tournant vers Marcel.

– Tu as pris un sacré risque. Et si on avait dit non ?

– Vous n’avez pas dit non. Pas une seconde vous ne l’avez même pensé. Je le savais en venant ici. Je n’avais aucun doute.

Léon s’avança vers les deux petits. Il se pencha.

– Moi, c’est Oncle Léon, annonça-t-il. Et elle, ajouta-t-il en désignant Emma, c’est Tatie Emma. Et vous ? C’est comment vos noms à tous les deux.

La petite ne bougea pas. Elle regardait ses chaussettes, tête baissée.

– Moi, c’est Simon, répondit le petit garçon. Et ma sœur, c’est Esther.

– C’est des jolis prénoms, dit Emma, mais c’est pas raisonnable. Pour commencer, il va falloir vous trouver des jolis noms que vous porterez tant que vous resterez chez nous. On les choisira ensemble.

– Pourquoi ? demanda Julien ?

– On t’expliquera, répondit Emma.

—-

– Alors Emma, cette soupe, ça vient ?

– Oui, oui. J’arrive. Et après, tout le monde au lit. Demain, il y a école. »

 

Le 24 octobre 1982, Emma et Léon Dupré, alors âgés de 82 et 85 ans ont reçu la médaille des Justes parmi les nations pour avoir hébergé chez eux, pendant trois ans et sept mois, deux petits enfants juifs, et les avoir, par leur courage, sauvés des griffes de l’occupant allemand qui les vouait à une mort certaine. Julien et Lisa étaient présents avec leurs conjoints. Ce jour-là, Simon et Esther Lehmann ont serré très fort dans leurs bras leurs parents de guerre et leur ont présenté leurs enfants.

(Le 18 Janvier 2007, le Président de la République Jacques Chirac rend hommage aux Justes de France en dévoilant une plaque dans la crypte du Panthéon de Paris.)

© JM Bassetti 18/01/2013. Tous droits réservés.

Image de la cérémonie du Panthéon, le 18 Janvier 2007
Image de la cérémonie du Panthéon, le 18 Janvier 2007

 

 

 

 

 

 

 

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Ecrit 18 janvier 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage

3 COMMENTS :

  1. By JMB (Auteur) on

    Quelques modifications de temps et quelques bricoles ajoutées. Une légère différence par rapport à la mouture envoyée aux abonnés. Comme quoi, relire et relire encore…
    Bonne lecture à toutes et à tous.

    Répondre

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