décembre 10

Justice et fête

New York City, 10 décembre 2012, 13h30. Il y a beaucoup de monde devant le tribunal. Les journalistes sont arrivés de bonne heure pour réserver leur place. Une trentaine de caméras sont déjà installées depuis le matin. Les essais de transmission ont commencé. Les reporters se placent devant la caméra, et guident le perchman qui doit placer son micro au meilleur endroit possible.

Selon les fuseaux horaires, certains sont  à l’antenne, d’autres  ne font que des essais puisque la population  dort encore  dans leurs pays.

Il faut dire que l’affiche a de quoi être alléchante. C’est aujourd’hui que va prendre fin l’affaire qui oppose David Stewart Knight , 63 ans, ancien directeur de Fédération Métallurgique Intercontinentale  et Naïssa Dwango, 33 ans, ancienne femme de chambre à l’hôtel Saritel de New York.

L’affaire doit être jugée à 14h00. Il s’agit juste de se mettre d’accord sur les modalités financières. La jeune femme de chambre est attendue au tribunal pour entendre la décision de la justice américaine.

Monsieur Stewart Knight ne sera pas présent à l’audience.
« Il n’y a aucune raison qu’il fasse le déplacement, a déclaré le juge Daniel  McKill. »
Il est treize heures cinquante-cinq. La voiture avec chauffeur mise à la disposition de Naïssa Dwango arrive devant le tribunal. Une nuée de photographes et de cameramen s’agglutine autour d’elle. Les reporters tendent leurs micros, posant tous plus ou moins la même question en un brouhaha inaudible. La jeune femme, sous bonne escorte, s’abrite derrière une chemise de carton jaune et regarde droit devant elle. Elle porte une jupe noire assez stricte et un chemisier à fleurs vert et moutarde. Elle a enroulé autour de son cou un foulard aux motifs rappelant le vert de son chemisier. Les quatre gardes du corps qui l’accompagnent n’ont que faire de la horde de professionnels de l’information qui se colle à eux, et ouvrent sans ménagement le passage à celle qu’ils ont ordre de protéger.
13h 57. Naïssa Dwango entre dans le tribunal. La police new yorkaise se place devant la porte et en interdit l’accès à quiconque n’est pas autorisé à franchir le seuil.
Il est quatorze heures précises lorsque la jeune femme fait son entrée dans la salle des jugements du tribunal du Bronx. Malgré un sourire de façade, on sent bien qu’elle est tendue et qu’elle sent l’importance du moment qu’elle est en train de vivre. Entourée de ses deux avocats qui étaient arrivés quelques heures plus tôt, elle prend place sur une chaise rembourrée de cuir, face au bureau du Président. Elle croise les jambes et regarde autour d’elle pour se décontracter un peu. Soudain, la porte s’ouvre et un homme en arme s’efface pour laisser passer le juge. Grand, solide sur ses jambes, Daniel McKill,  63 ans, amateur de bretelles et de cravates fait son entrée d’un pas assuré.

A l’entrée du juge, tout le monde se lève. Nerveusement, Naïssa Dwango tire sur sa jupe légèrement froissée par la position assise
« Affaire Stewart Knight contre Dwango, annonce le juge, la séance est ouverte.
L’ambiance se tend d’un seul coup.
– Madame Dwango, reprend le juge après un bref instant, j’ai été saisi d’une proposition de protocole d’accord établi entre vos représentants et les avocats de la partie adverse. Reconnaissez-vous que cet accord existe et en avez-vous été informée en temps et en heure ?
– Oui Votre Honneur, répond timidement la jeune femme. Ce protocole a été établi le 29 novembre dernier et mes avocats m’ont fait part de son contenu le jour-même.
– Pouvez-vous m’en rappeler brièvement les termes ?
Naïssa cherche ses mots.
– Mes avocats ici présents se sont entretenus avec les défenseurs de la partie adverse. Ils se sont mis d’accord sur une indemnité de… millions de dollars que l’accusé devrait verser.
– Etes-vous favorable à une fin de procédure par l’application de ce protocole ?
– Oui Votre Honneur, en accord avec mes avocats, nous pensons que cette proposition est tout à fait acceptable.
– Moi aussi, répond le juge McKill. Nous considérons que cet accord, établi sans contrainte répond tout à fait aux demandes de l’accusation.
Le juge se cale bien dans son fauteuil de cuir rouge, se saisit d’une feuille dactylographiée placée devant lui et lit.
– La Cour Suprême de New York, réunie ce jour lundi 10 décembre 2012  condamne Monsieur David Stewart Knight à verser à la partie demanderesse la somme de … millions de dollars. Les modalités de paiement seront définies lors d’une séance ultérieure qui ne permettra pas de revenir sur le montant. En conséquence de quoi, l’affaire est considérée comme jugée. Madame Dwango, avez-vous quelque chose à ajouter ?
– Non, Votre Honneur.
Le juge se lève, réunit en un petit tas les quelques feuilles posées sur son bureau et déclare.
– Dans ce cas, justice est faite. La séance est levée. »
Et pour bien montrer que l’affaire est entendue, et définitivement, il quitte aussitôt la salle, sans montrer le moindre sentiment. Naïssa et ses avocats s’entretiennent quelques minutes. La jeune femme est souriante, les défenseurs sont aux anges. Epais dossiers sous le bras, les deux juristes ouvrent la marche et entrainent derrière eux leur cliente vers la sortie.

Naïssa Dwango retrouve ses gardes du corps dans l’entrée. Comme au moment de leur arrivée, il y a à peine une demi-heure, le petit convoi humain fend la foule des journalistes et arrive sans encombre près de la porte ouverte de la voiture dans laquelle s’engouffre Mademoiselle Dwango.
La circulation est fluide, le chauffeur est très attentif à tout ce qui se passe autour de lui. Bizarrement, la voiture n’a pas été suivie. Les journalistes sont peut-être fatigués de cette affaire qui n’en finit pas et ils ont laissé la jeune femme quitter le tribunal du Bronx sans lui filer le train.  La limousine vient de passer Queensboro Bridge et s’engage dans la 60ème rue Est.
« Laissez-moi ici, s’il vous plait, demande Naïssa au chauffeur.
– Bien Mademoiselle, comme vous voudrez.
Le conducteur jette un œil dans son rétroviseur, actionne le clignotant et se gare sur le côté droit de la route, juste en face d’un magasin de meubles et de design. Ici, on est tout près de Central Park et les magasins branchés ou de luxe foisonnent.
– Merci, répond-elle. Encore merci pour votre conduite souple et reposante. Au revoir et bonne journée.»
Naïssa souhaite marcher tranquillement dans New York. Aussi, elle retire le foulard de son cou, le plie en triangle et le noue sur ses cheveux. Ce n’est qu’une petite dissimulation, mais peut-être suffisante pour ne pas être reconnue. Elle marche ainsi sur un bon kilomètre. Au croisement de la 60ème rue et de Madison Avenue, elle manque de se faire renverser par un taxi qui prend son virage un peu trop vite. Il ne faudrait pas qu’elle ait des ennuis ou qu’elle soit reconnue maintenant. Ce serait trop bête.
Elle pénètre dans la 59ème rue W sur environ cent mètres et s’engouffre sous le porche du Halifax Park Lane Hotel. C’est un hôtel de luxe situé au sud de Central Park. Il est réputé pour sa vue imprenable, d’un côté sur le célèbre parc, et de l’autre vers le sud de Manhattan et les gratte-ciel si caractéristiques de Big Apple.
D’un pas vif et rapide, elle marche sans se retourner dans le hall de l’établissement. Le réceptionniste est occupé avec des touristes allemands. Elle file tout droit vers les ascenseurs qui attendent portes ouvertes. Elle entre dans celui de droite et appuie sur le bouton du dernier étage. C’est de là que la vue est la plus belle. C’est à cet étage que se trouvent les suites les plus luxueuses. C’est aussi là que les prix s’envolent vers le ciel ! Normal, puisqu’ils le touchent !
Naïssa serre son foulard sur ses cheveux. Dérisoire cachette peut-être. Elle a la tête rentrée dans les épaules et essaie de masquer aux caméras de surveillance sa véritable identité. Elle n’a pas loin à faire. Elle stoppe devant la chambre 7534 et frappe doucement. D’abord cinq coups brefs, puis 3 coups plus longs, plus espacés. La porte s’entrouvre. Personne ne se montre dans l’embrasure. C’était prévu. La jeune femme pousse la porte et entre dans l’appartement.
David Stewart Knight est là. En costume gris clair, chemise blanche impeccable et cravate rouge. Naïssa s’avance et se jette dans ses bras.
«  Ca y est Dave, c’est fini, nous avons gagné, déclare-t-elle en l’embrassant dans le cou. Nous sommes riches, ta femme va casquer.
– Vas-y, raconte, lui ordonne-t-il en la regardant dans les yeux.
– Non, tout à l’heure. D’abord, rattrapons notre retard, nous avons plusieurs mois de prudence et d’abstinence derrière nous, je n’en peux plus. »
Et, faisant valser ses chaussures et sa jupe à travers la chambre, Naïssa pousse David sur le lit et s’allonge sur lui.

© Amor-Fati 10 décembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 10 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

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