novembre 3

Koudryavka a disparu

Igor éteignit la radio. Il avait compris. Depuis trois semaines, Igor était inquiet. Maintenant, il avait compris.

Un soir, en rentrant chez lui vers la fin de l’été soviétique, Igor l’avait vue, tapie dans le recoin d’une rue, sans doute affamée. Il s’était approché doucement, lui avait tendu un crouton de pain qu’il avait dans sa poche. Visiblement apeurée, la chienne avait avancé le museau et s’était emparée du morceau de nourriture. Igor avait dû faire doucement pour avoir le droit de d’approcher.

Pour lui qui était seul depuis plusieurs semaines, la découverte de cette boule de poils était une aubaine. Il allait pouvoir lui donner toute l’affection qu’il avait, et il en débordait en ce moment. Au bout d’une petite demi-heure, Igor avait avancé sur le boulevard Pouchkine et la chienne l’avait suivi. Arrivé chez lui, il avait ouvert la porte de l’immeuble, et elle s’était engouffrée derrière lui.

Voilà, Igor avait un chien, ou plutôt une chienne… Il allait la gâter. C’était une petite chienne bâtarde, pas bien grosse, de 6 kilos environ. Elle pouvait avoir deux ou trois ans, sûrement trois d’ailleurs. Pelage clair, avec des oreilles colorées de taches noires. Aussitôt, Igor l’avait appelée Koudryavka, ce qui signifie « Petite bouclée ».

Le lendemain, Igor se rendit à son travail. Il laissa Koudryavka dans l’appartement, prenant bien garde de fermer les portes de la maison pour ne laisser que la cuisine comme terrain de jeu à sa nouvelle compagne. Au bureau, il parla de sa petite chienne, ses collègues étaient heureux pour lui, car depuis quelques semaines, Igor était plutôt d’humeur morose.

Huit semaines s’écoulèrent ainsi tranquillement. Et puis un matin, Dimitri Ivanovitch Malachenkov vint le voir dans son bureau.

 » Il parait que tu as un chien, Igor ?

– Oui, camarade Malachenkov, c’est une chienne et je l’ai baptisée  Koudryavka, car elle est toute frisée.

– C’est un joli nom. Peut-être pourrais-tu l’amener un jour au bureau, j’adore les chiens, et je voudrais bien la voir.

– Si ça ne dérange pas, je veux bien, je l’amènerai demain. Je pense qu’elle s’ennuie toute seule chez moi pendant la journée. »

Igor avait donc pris l’habitude d’amener Koudryavka au travail avec lui. Elle était vite devenue la coqueluche des collègues de bureau. Elle avait changé de nom. Certains l’appelaient Zhoutchka, d’autres Limontchik. Et Balatchev,  lui, l’appelait Laïka.

Et puis un soir, il y a de cela trois semaines, Koudryavka avait disparu. Elle était partie se promener dehors, sur les terrains extérieurs, et Igor ne l’avait pas revue. Igor avait questionné tout le monde, passé tout le personnel à l’interrogatoire, qui l’avait vu le dernier, ou était-elle, etc… Plus aucune nouvelle. Igor était redevenu sombre. Il pensait avoir cherché partout . La belle période de Koudryavka était terminée.

Aujourd’hui, le froid russe commençait son oeuvre. Les premiers flocons étaient tombés. La température avoisinait déjà les moins dix degrés. Igor était vite rentré dans son petit appartement. En faisant chauffer son maigre repas, il avait allumé la radio :

« Aujourd’hui 3 novembre, avait annoncé le journaliste officiel de la radio soviétique, le satellite Spoutnik 2 a été lancé de la base spatiale de Baïkonour. A son bord, une petite chienne répondant au nom de Laïka. L’Union Soviétique tout entière est fière de cette compatriote et le sacrifice de Laïka restera gravé dans nos mémoires.

Igor éteignit la radio. Il avait compris.

(le 3 novembre 1957, l’union Soviétique lance le satellite Spoutnik 2. A son bord, se trouve Laïka, petite chienne bâtarde trouvée dans les rues de Moscou. Elle mourra de chaud et de stress au bout de sept heures. Les circonstances de sa mort n’ont été révélées qu’en 2002, l’URSS ayant laissé longtemps planer le doute quant aux circonstances de sa mort. La chienne Laïka figure sur le bas-relief du Monument des Conquérants de l’Espace de Moscou, érigé en 1964 et une statue, située près du complexe de recherche militaire où Laïka fut entraînée pour son vol dans l’espace, a été inaugurée à sa mémoire à Moscou en 2008.)

 

 

© Amor-Fati 3 novembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 3 novembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

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