mars 20

Kursivit

Ouf, Leiloona, notre chef à tous, nous a donné un jour de plus pour écrire notre petite histoire à partir de sa photo hebdomadaire. Dès le premier jour je savais ce que j’allais écrire, et je l’avais d’ailleurs mis en commentaire sur la page de Bricabook. Mais voilà, dernière minute, toujours, ce n’est que lundi soir, vers dix-neuf heures que j’ai réussi à mettre en mots ce que j’avais dans la tête.
Un petit souvenir d’enfance un peu arrangé, je l’avoue. Sauf Madame Arnaud qui était bien ma maîtresse et qui est sûrement au paradis des maîtresses maintenant.


Une petite anecdote d’actualité pour commencer. Cette semaine, j’étais en voiture et j’écoutais distraitement les infos de 17 heures sur France Inter. La journaliste préposée aux nouvelles annonce alors qu’à Miami, un pont piétonnier s’était écroulé sur une autoroute. Et moi, arrêté au feu, je me demande une fraction de seconde ce que peut être un pompier thonier. Est-ce un homme habillé en rouge qui pêche le thon sur un bateau rapide ? Un homme pesant une tonne qui est en même temps pompier ? Il a fallu peut-être trois secondes pour que, aidé des explications de la journaliste, le pompier thonier se transforme en pont piétonnier. Mais l’image de ce pompier avait eu le temps de s’imprimer dans mon cerveau.

Il en est de même, mais ce sont des blagues que l’on raconte, pour la chanson de Mambo ou celle du soldat Séféro. Vous connaissez tous Monbo Sapin, roi des forêts ou l’histoire de Séféro, ce soldat qui vient jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes…

Hé bien le héros de mon enfance, quand j’étais en CP dans la classe de Madame Arnaud, à l’école du Cayla de Courbevoie s’appelait Kursivit… Etait-il grec, russe, polonais ? Je ne sais pas, avec un nom pareil, et avec le recul, il devait être croate ou serbe plus certainement. Et Madame Arnaud nous avait fait apprendre son histoire. Ce devait être un paysan qui vivait au milieu des vaches ou des moutons. Et il était heureux, très heureux. Il était la représentation même du bonheur. Et Madame Arnaud devait avoir peur qu’il s’en aille, parce qu’elle disait tout le temps « Il va filer ». Presque à la fin de chaque phrase. Et moi, j’écoutais l’histoire de Kursivit. On devait le rattraper, très vite. Il se promenait dans l’ache et le serpolet (je ne savais pas ce que c’était, mais Kursivit le savait, lui…). Il sautait sur les cornes du bélier, il suivait les flots du sourcelet. Il allait, toujours heureux, de pommier en cerisier ! Ah quelle belle vie il avait Kursivit, l’homme heureux, le bonheur des prés de mon enfance.
Et, ce qui m’impressionnait le plus, c’est qu’à la fin de l’histoire, il sautait par-dessus la haie. Alors là, j’en étais bouché bée. Kursivit, le bonheur a fini par s’échapper. A force de le retenir partout, à force d’essayer de le rattraper, il a filé. Et Madame Arnaud finissait toujours bien tristement l’histoire de Kursivit, en faisant un geste de la main vers le haut, vers l’inconnu, vers l’infini.

Pierre Etaix, dans « Dactylographisme » écrivait : « Quand j’étais enfant j’aimais chanter ‘J’aime pimpoler sa falèze’ que je trouvais coquin. Maintenant, quand on chante : ‘J’aime Paimpol et sa falaise‘, je trouve ça con. »

Et moi, quand j’étais enfant, j’aimais « le bonheur est dans le pré, Kursivit, Kursivit »…  Maintenant, avec tout le monde, ce bonheur est dans le pré et je cours vite pour ne pas qu’il file. »

Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite, cours-y vite.
Le bonheur est dans le pré, cours-y vite. Il va filer.
Si tu veux le rattraper, cours-y vite, cours-y vite.
Si tu veux le rattraper, cours-y vite. Il va filer.
Dans l’ache et le serpolet, cours-y vite, cours-y vite,
dans l’ache et le serpolet, cours-y vite. Il va filer.
Sur les cornes du bélier, cours-y vite, cours-y vite,
sur les cornes du bélier, cours-y vite. Il va filer.
Sur le flot du sourcelet, cours-y vite, cours-y vite,
sur le flot du sourcelet, cours-y vite. Il va filer.
De pommier en cerisier, cours-y vite, cours-y vite,
de pommier en cerisier, cours-y vite. Il va filer.
Saute par-dessus la haie, cours-y vite, cours-y vite,
Saute par-dessus la haie, cours-y vite. Il a filé!

Paul Fort

 

© Amor-Fati 20 mars 2018 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 20 mars 2018 par Amor-Fati dans la catégorie "Atelier d'écriture

8 COMMENTS :

  1. By Nady on

    Waouuuu ! Très fluide ce mélange des genres dans un même texte ! Bravo ! Je pensais que l’expression était de toi quand tu as fait le teasing et je pensais que que tu parlais de l’amour est dans le pré 🙂

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  2. By Leiloona on

    Et s’il suffisait de ne pas courir après, mais de se poser, plutôt, pour mieux le voir. 🙂

    J’aime bien ce que les mots et leur assemblage peuvent engendrer, un peu oulipien comme approche. J’aime.

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  3. By Jos Plume on

    Quand j’ai vu ton post la semaine dernière, je me suis doutée que tu aller écrire autour du texte de Paul Fort, mais franchement je ne pensais pas que tu le ferais dans ces termes ! Tu as su nous plonger agréablement et avec une pointe d’humour dans l’enfance et les incompréhensions/quiproquos qui en font partie et cela donne un texte très agréable à lire ! Merci pour ce bon moment. 😉

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  4. By Blandine C on

    j’aime bien découvrir d’autres sens que peuvent prendre les mots dans la tête d’autres personnes. ici, cela donne carrément une histoire

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  5. By Valerie on

    Très plaisant ce texte qui rappelle de bons souvenirs d’école. Souvent les enfants nous font bien rire en transformant les mots, en les mettant à leur sauce. J’aime beaucoup ton Kursivite. Merci.

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  6. By laurence on

    j’ai eu la sensation d’être dans la classe, du haut de mes six ans à écouter l’énigmatique récit de cette institutrice et de son héros… La magie des mots… Merci, le moment a été savoureux 🙂

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  7. By la fllibust on

    Comme tout devient compréhensible, clair et même agréable à lire et pourquoi pas à énoncer, belle leçon ce matin. Cela m’arrive parfois d’entendre un mot pour un groupe de mots, tout autre, et j’adore ça ! Je trouve cela très drôle.

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