mars 19

La Colère de Dieu

molayIls sont tous là face à l’île aux Juifs. Philippe IV le Bel, ci-devant Roi de France préside la cérémonie. Il est entouré de ses trois fils qu’il a forcés à assister au spectacle. Louis, l’aîné, futur Louis X,  Philippe, Comte de Poitiers qui deviendra Philippe V et Charles qui règnera plus tard sous le nom de Charles IV. Les grands serviteurs du Royaume se trouvent également sur l’estrade d’honneur qui a été dressée pour l’occasion. Guillaume de Nogaret, Enguerrand de Marigny, Hugues de Bouville, Charles de Valois, Robert d’Artois. Tout ce que la France compte de grands personnages est venu assister au supplice des Templiers.

La foule aussi est venue nombreuse. Attirés par la mort, par la haine et  par la vengeance, les Parisiens se sont déplacés et se pressent nombreux devant les quais de la Seine. Il est étonnant de voir que le supplice des condamnés à mort attire toujours les grandes foules. Les marchands et colporteurs le savent bien et ils passent parmi la foule pour vendre tout ce qui peut être vendu. C’est une véritable atmosphère de foire populaire, avec ses cris, ses rires et ses moqueries.

Sur cette île, voisine de l’île de la cité, le bûcher a été installé et préparé avec soin. Deux poteaux de bois se dressent face au ciel, entourant une immense croix imposante par sa taille et dont la présence ne peut être encore qu’un symbole. Des centaines de fagots de bois attendent l’étincelle pour s’enflammer et faire monter vers les hommes leurs flammes  mortelles.

Les suppliciés sont déjà en place depuis longtemps. Leurs chemises ont été imprégnées de poix pour être plus facilement combustibles.  Une grande croix rouge, marque du Temple, est bien visible sur le devant des vêtements. C’est un symbole voulu par Philippe le Bel. Ce ne sont pas seulement Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay qui vont mourir ce soir. C’est l’Ordre des Templiers tout entier qui va disparaître dans les flammes de l’enfer. Liés à leurs poteaux, pouvant à peine bouger la tête, les deux représentants de l’Ordre regardent la foule et attendent leur destin.

Le bourreau et ses douze aides, réquisitionnés pour l’occasion guettent le signal, torches en mains. Ils sont également répartis autour du lieu de supplice pour que le feu prenne pareillement dans tous les points du bûcher.

Le regard froid, l’allure sévère, Philippe IV se lève de son siège. Ses fils le regardent et prennent exemple. Voilà une posture de Roi qu’il faudra qu’ils retiennent pour le moment où leur tour viendra. Droit de vie et de mort est un droit royal. Il faut savoir en user sans en abuser.

« Que justice soit faite, hurle-t-il du haut de l’immense estrade. Et d’un signe de la main, il donne l’ordre aux bourreaux d’allumer les premières brindilles.

La foule hurle. Ça commence enfin ! Les pères juchent leurs enfants sur leurs épaules pour qu’ils ne ratent rien du spectacle. Chacun pourra dire qu’il était présent au moment de la fin des Templiers.

Les bourreaux, dans un ballet parfaitement synchronisé, se penchent vers le bois, la torche à la main et tendent le bras vers les plus fines brindilles à leur portée.

Rien ne se passe.

Pas la moindre fumée, pas la plus petite flammèche. Rien. Le bois a pourtant été parfaitement sélectionné. Il a été choisi le plus sec possible pour que le feu prenne instantanément.

Mais rien.

Les hommes attelés à l’allumage du feu se regardent. Ils n’ont jamais vu une telle chose. Ils ont pourtant allumé chacun des dizaines de bûchers, brûlé des dizaines d’hommes et de femmes. Jamais cela ne s’était déroulé ainsi. Leurs regards se tournent alors vers la loge royale. Philippe IV le Bel est resté debout, figé, le regard perdu vers le bûcher. Il ne comprend pas ce qui lui arrive.

– Bande d’incapables, crie-t-il. Changez le bois, immédiatement, et enduisez de poix les brindilles les plus proches.

Un nouveau ballet se met alors en place sur l’Ile aux Juifs. Des dizaines d’hommes retirent les fagots pour les remplacer par d’autres qui attendaient sur cinq charrettes placées un peu en amont du lieu du supplice. En moins de quinze minutes, l’intégralité du bûcher est remplacée. Les bourreaux enduisent alors généreusement de poix les scions à leur portée. Rapidement, ils se remettent en place et attendent à nouveau le signal du souverain.

L’air inquiet, le regard dur, Philippe le Bel hurle de sa voix la plus forte :

– Que la colère de Dieu se manifeste ! Que Sa volonté s’accomplisse ! Que les flammes de l’Enfer se répandent sur les Templiers !

A nouveau, le bourreau et ses aides se penchent, torches en mains, vers la paille sèche qui borde le bûcher.

Rien ! Le feu ne prend pas.

– Quelle est cette malédiction ? Philippe le Bel est hors de lui. La colère se voit immédiatement sur son visage marqué par la rage, mais aussi par une certaine crainte.

Le public, quant à lui, bruyant et remuant au début de la cérémonie, est étrangement calme et silencieux. Le peuple est conscient que quelque chose d’anormal, de surnaturel est en train de se dérouler sous ses yeux. La joie et les rires font place à l’incompréhension et à la peur.

Soudain, venant de derrière les échafaudages dressés autour du chantier de Notre Dame toujours en travaux sous la direction de Pierre de Chelles, le ciel devient rouge et menaçant. La stupeur gagne chacun des spectateurs, du plus humble au plus riche, du plus petit au plus grand. Tous les regards se tournent vers l’étrange lueur.

Tout Paris n’est que silence. Quel est ce phénomène étrange ? Personne n’a jamais observé une chose pareille.

Le tonnerre se met à gronder, le ciel autour de la Seine devient d’un noir obscur. Ce que le Roi et ses fils observent alors leur glace le sang. Face à eux se trouve le bûcher, éteint, les deux hommes liés à leurs poteaux et derrière eux, une lumière aveuglante, à la fois rouge et jaune. Les flammes de l’enfer ne sont pas où ils auraient souhaité qu’elles fussent.

Soudain, un immense éclair déchire le ciel, le tonnerre claque instantanément et de derrière Notre Dame se forme une immense boule de feu qui tourne et roule dans le ciel.

Le peuple de Paris est sans voix et c’est dans un silence quasi monacal que la population parisienne assiste à ce spectacle inimaginable. La colère de Dieu s’abat sur les grands du Royaume. Après avoir tourné quelques instants au-dessus du bûcher, la boule rougeoyante se dirige à grande vitesse vers la loge royale. L’estrade se transforme instantanément en un immense bûcher où les corps des hauts dignitaires du royaume sont livrés aux flammes. Des cris et des hurlements se font entendre. Aucun d’eux ne peut espérer survivre, tant l’intensité du feu est impressionnante.

Devant ce spectacle, le peuple de Paris tombe à genoux. Les prêtres présents entonnent des cantiques et des psaumes que la foule tente de reprendre en chœur. Face à eux, le ciel redevient comme avant. Plus aucune trace de lumière ni de flammes.

Philippe le Bel avait souhaité que la Colère de Dieu se manifeste. Sa volonté a été exhaucée. Mais pas une seconde il n’avait pensé qu’il en serait la victime.

(Le 19 mars 1314 (ou le 11, ou le 18 selon les sources), Jacques de Molay, grand maître de l’ordre des templiers était livré aux flammes du bûcher suivant la condamnation de Philippe IV Le Bel. La légende veut que du haut de son bûcher, il lança sa malédiction qui allait jeter le chaos sur le royaume de France. Si vous ne l’avez pas lu, plongez-vous dans Les Rois Maudits, de Maurice Druon. Je l’ai lu quatre fois !)

© JM Bassetti 19 Mars 2013. Tous droits réservés.

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Ecrit 19 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage", "Uchronie

2 COMMENTS :

  1. By Francoise Coulon on

    Les rois maudits est la serie qui m a le plus marquee (j avais une dizaine d annees alors). Et je me souviens de la scene de bucher et bien sur de robert d artois incarne par jean piat .merci pou hos textes.

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