décembre 17

La dictature du bonheur

bouthan

« Je considère que je paie trop d’impôts en France. Avec la nouvelle loi qui vient de passer, je vais casquer un maximum. Connaitrais-tu un pays où le régime fiscal pourrait m’être plus avantageux qu’ici ?

 

– Attends, laisse-moi réfléchir.. La Belgique, la Suisse, Monaco ??

– Non, pas d’Europe. J’ai envie de dépaysement. Quitte à partir, autant partir loin. Loin des soucis, loin du monde. En fait, c’est d’un véritable changement de vie dont je te parle.

– Ah ! Donc, tu es prêt à prendre un aller simple, quitter la France et ne jamais revenir ?

– Voilà. C’est à peu près ça. Me retrouver plus près de la nature, et être heureux, sans être reconnu et enquiquiné à chaque coin de rue.

– Chercherais-tu un pays grand, environ comme l’Aquitaine, avec une population générale qui correspondrait à la ville de Lyon, en gros ?

– Ce serait l’idéal. Depuis le temps que je me traine dans Paris ou toutes ces grandes villes, avec un autographe à signer toutes les deux minutes. Tu sais, au début de ma carrière, je trouvais ça plutôt sympa, mais maintenant, ça me pèse, et j’ai envie de me retrouver. Moi-même. Les enfants sont grands. Babeth est d’accord pour que nous nous mettions en recherche d’une sorte d’oasis rien que pour nous deux. Tu sais, un peu comme Brel qui est parti aux Marquises. Sauf que nous, la mer et la chaleur, ce n’est pas vraiment notre truc.

– Un pays plutôt montagneux alors hmm ?

– Voilà. Mais pas de ski. De grandes balades dans la montagne, voire même dans la haute montagne. Tu sais que j’ai toujours aimé ça.

– Je vois. Dans ma tête, je commence à faire le tri, à voir ce qui pourrait te convenir. Que veux-tu d’autre ?

– Un pays qui ne soit pas un grand pays commercial. Où le plaisir serait plus important que le produire, où le bonheur  serait mieux considéré que l’efficacité.

– Ca me parle, ça me parle. Je connais un pays qui n’accorde que peu d’importance au Produit Intérieur Brut et qui a instauré, il y a quarante ans le Bonheur Intérieur Brut. Un indice qui mesure non pas la richesse du pays, mais le bonheur de ses habitants à y vivre et à y travailler.

– Ca existe ça ?

– Oui, je t’assure que oui. Continue.

– La télé aussi. C’est quelque chose qui m’est presque devenu insupportable. On peut faire autre chose de ses soirées que de rester bêtement collé devant un écran.

– Tu sais, je connais un pays où la télé n’est arrivée qu’en 1999 et où presque 80% du territoire ne la reçoit pas. Les gens parlent, se retrouvent par quartiers et refont le monde tous les soirs en rentrant du travail.

– Du travail ? Quel genre de travail ?

– Ah, c’est toi qui poses les questions maintenant ? Dans le pays auquel je pense, on travaille essentiellement l’agriculture et l’élevage. Il y a bien quelques industries, comme la fourniture d’électricité par exemple, mais c’est mineur.

– Qui est au pouvoir dans ton pays idéal ?

– Un roi.

– Ah, un vieux dictateur accroché au pouvoir sûrement…

– Pas du tout. Le roi est le plus jeune du monde, il a 32 ans. Il a imposé des élections, il y a un premier ministre, un parlement, mais la voix du roi reste prépondérante.

– Intéressant, une sorte de démocratie monarchiste alors ?

– Voilà, c’est tout à fait ça. Et le roi a épousé une roturière. Tu imagines ça dans nos monarchies habituelles ?

– Incroyable ! Tu connais mon âge. Si j’ai des problèmes de santé, ou Babeth ?

– Tous les soins y sont gratuits. Quelle que soit la gravité de ta maladie, tu es pris en charge à 100 %.

– Merde alors, j’en reviens pas. C’est une sorte de paradis ce à quoi tu penses…

– Mais on peut y accéder quand même ? Il y a un aéroport, une capitale ?

– Evidemment, qu’est-ce que tu crois. La capitale s’appelle Thimphou.

– Il y a des touristes dans ton bled ? Je ne vais pas voir débarquer chaque été une horde de photographes en short dans un club Med construit pour eux ?

– Pas de danger. Par respect pour le pays, ses habitants, la nature et le développement durable, le tourisme est très limité. SI tu pars là-bas, tu seras tranquille. Définitivement. Mais c’est un choix de vie. Si tu veux être seul, tu vas être seul. Très seul… C’est vraiment ce que tu veux ?

– Pourquoi pas. Il faut que j’en parle à Babeth, et qu’on réfléchisse ensemble. Il s’appelle comment ton pays idéal ?

– Il s’appelle le Bouthan. C’est une petite enclave coincée entre la Chine et l’Inde. Il parait que les gens y sont heureux. Et y vivent avec peu de biens.

– En gros, si je pars là-bas, tu m’assures que je paierai moins d’impôts ?

– Ca c’est sûr, la plus forte tranche est à 25 %.

– Génial !! C’est ce qu’il me faut !

– Oui, mais en même temps, ton pognon, tu n’auras pas grand-chose à en faire.

– Parce que ?

– Parce que la vie n’est pas chère, et surtout…

– Surtout ?

– Il n’y a pas grand-chose à acheter. Le bonheur à l’état pur. Pour ceux qui aiment ce style de bonheur. »

 

( Le 17 décembre 1907, est reconnue l’indépendance du Bouthan, petit pays de 800.000 âmes environ pour une superficie égale à celle de l’Aquitaine. Le 17 décembre 2005, le Roi Jigme Singye Wangchuck annonce  la transformation du royaume en une démocratie parlementaire. Et il est vrai, que le BNB (Bonheur National Brut) y est plus important que le PIB)

 

© Amor-Fati 17 décembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 17 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction

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