décembre 1

La femme qui s’est tenue debout en restant assise.

James Blake est fatigué. Ereinté. Il a passé tout la journée à conduire son bus. Son parcours total fait douze kilomètres et se termine à Cleveland Avenue. Là, il fait une pause de 10 minutes environ au terminus, puis il repart en sens inverse. Douze kilomètres jusqu’au point de départ. Dix minutes de pause, et il repart. Depuis midi, ça fait quatorze fois qu’il fait le parcours. La circulation se fait de plus en plus dense aux alentours de dix-huit heures, heure de sortie des bureaux. Voilà maintenant quinze ans qu’il conduit son bus à Montgomery, dans l’Alabama. Depuis douze ans, il est dans le même bus. Un joli bus de ligne vert, orange et blanc. Tous les soirs, après son service, il le bichonne, passe le balai, nettoie les banquettes, donne un coup sur le parebrise. Son 2857, il le connait bien. Ils ne font presque qu’un tous les deux.

Il est dix-huit heures trente, c’est presque la fin de journée. Encore une heure de boulot, et ce sera le retour au dépôt. Une petite heure de tête à tête avec le 2857, histoire de lui faire sa toilette du soir, et ce sera le retour à la maison où sa femme et ses deux filles l’attendent. Un repas, une courte nuit de repos, et demain matin, il repartira. Pour neuf heures de bus.

Rosa est fatiguée. Ereintée. Elle a passé la journée devant sa machine à coudre. Le poste de travail est inconfortable, la table de couture trop basse par rapport à la chaise. Toute la journée, Rosa la passe voutée, penchée dans une posture difficile à supporter. Ce soir, elle a mal au dos, elle a les épaules endolories, les bouts des doigts douloureux.

Il est bientôt dix-huit heures trente. Elle replace la housse de protection sur sa machine, recrache dans la boite de plastique la vingtaine d’épingles qu’elle a dans la bouche, range ses ciseaux, sa craie à marquer, plie les morceaux de tissu qui restaient sur sa table. D’un geste habile et habituel, elle ramasse d’un coup de main professionnel  les fils de bâti qui trainent, met tout ça à la poubelle. Une demi-heure de route pour rentrer chez elle dans le quartier noir de Montgomery.

« Au revoir, bonne soirée, à demain, dit-elle, en quittant l’atelier.

– Bonne soirée Rosa, à demain. Bonjour à Ray.

– Je n’y manquerai pas. A demain. »

Et elle sort. La voilà dans la rue, il fait froid, il fait nuit, elle est fatiguée.

Michael Simons est fatigué. Ereinté. Il travaille depuis dix ans comme réparateur spécialisé dans une bijouterie de Montgomery.  Toute la journée, assis à sa minuscule table, il répare les mouvements des montres cassées. Il change des ressorts, nettoie des mécanismes, remet en place des aiguilles, sèche des montres qui sont allées dans l’eau et qui refusent de repartir. Huit heures penché, avec la loupe sur l’œil, la pince à épiler dans la main, ajustant ses gestes au dixième de millimètre près. Mais c’est de plus en plus difficile. Michael aura bientôt cinquante ans. Sa vue n’est plus celle qu’il avait il y a encore dix ans. Il est sans cesse obligé d’accommoder, de faire la mise au point sur les rouages qu’il doit régler. Et cette assiduité lui donne des migraines.

Il est bientôt dix-huit heures trente. Michael Simons retire son lorgnon, l’entoure de sa protection de tissu et le range dans le tiroir droit de son bureau. Avec sa pince, il ramasse les dix petites vis qui trainent sur la table et les replace dans la boite à vis, chacune dans son compartiment. Il referme la boite et la glisse dans le tiroir. Puis il replace la pince, les deux scalpels, les deux tournevis dans le verre de bois, se lève, remet sa chaise en place et s’étire. Il a mal au crâne, il a eu des clients difficiles dans la journée. Il est agacé, il a hâte de rentre chez lui dans sa banlieue tranquille, de se mettre dans son fauteuil et de se mettre devant le match de baseball en sirotant une bière.

« Bonsoir, Monsieur Trader, à demain, lance-t-il à la cantonade, en direction de son patron.

– Bonsoir Michael, à demain. »

Et il sort. Le voilà dans la rue, il fait froid, il fait nuit, il est fatigué, il est énervé.

James est pris dans les embouteillages, mais c’est la fin de la journée, son dernier parcours. Bientôt la fin. Quatrième arrêt depuis le départ. Le bus est aux trois quarts plein. Tout le fond, réservé aux gens de couleur, est bondé, comme d’habitude, à cette heure. Les quatre rangs de devant, réservés aux blancs, est plein également. A cette heure, tout le monde a la même envie : rentrer chez soi tranquillement pour se reposer des fatigues de la journée.

Nouvel arrêt, James arrête son bus. Quatre personnes seulement, c’est peu. Trois blancs et une noire. Les trois blancs passent en premier, paient leur titre de transport et vont s’asseoir dans la zone intermédiaire, là où il reste quelques places. Cette zone est une zone libre. Tout le monde peut s’y placer, mais si un noir est assis et qu’un blanc entre dans le bus, le « nègre » doit laisser sa place et aller au fond, ou descendre du bus.

Rosa monte dans le bus et tend une pièce de 25 cents au chauffeur.

« Bonsoir Rosa, lui dit gentiment James. Pas trop fatiguée ce soir ?

– Si, je suis crevée, pressée de rentrer.

– Et voilà quinze cents de monnaie, Rosa, filez vite, je vous attends »

Rosa descend du bus, James ouvre la porte arrière et Rosa remonte dans le bus. C’est comme ça en Alabama. Les noirs paient devant et montent par l’arrière. Elle jette un coup d’œil à l’arrière : plus de place. Il reste deux places dans la zone intermédiaire. Rosa s’installe et pose son sac à main sur ses genoux. Elle peut enfin se reposer un peu, se laisser porter par le roulis du véhicule qui la berce tous les soirs.

Dans un demi-sommeil, elle sent les accélérations et les ralentissements du bus, mais elle somnole, son sac sur les genoux.

« Madame… Madame…

Rosa ouvre les yeux. Un homme blanc est là près d’elle.

– Bonsoir Monsieur, répond Rosa calmement.

– Madame, je voudrais m’asseoir.

– Je suis fatiguée, Monsieur, il y a une place derrière, dit-elle en montrant un siège vide.

– Je veux m’asseoir ici, Madame.

– Non Monsieur, je ne me lèverai pas, répond Rosa.

– C’est quand même incroyable, pérore Michael en prenant à partie la population blanche du bus. Laissez-moi la place.

– Non Monsieur, je ne bougerai pas de là, reprend Rosa sans s’énerver le moins du monde. Allez vous asseoir ailleurs.

– Mais comment elle me parle ? Pour qui tu te prends sale négresse ? J’ai bossé toute la journée, j’ai mal à la tête, je veux m’asseoir et rentrer chez moi. Bouge ton cul mal lavé sale macaque mal blanchi.

– Vous êtes incorrect, Monsieur, reprend Rosa, et malgré vos grossièretés, je ne me lèverai pas et ne bougerai pas d’un poil. Moi aussi j’ai travaillé, moi aussi je suis fatiguée, moi aussi je veux rentrer chez moi.

Le bus s’arrête. James, qui a entendu l’altercation se retourne.

– C’est quoi ce bordel derrière ? On peut finir la route tranquille ?

– C’est cette négresse, éructe Michael, elle me tient tête et ne veut pas me laisser sa place, comme la loi l’y oblige.

– Arrangez-vous tous les deux, mais arrêtez votre cirque dans mon bus, ordonne James. Si l’affaire n’est pas réglée au prochain arrêt, je m’en occuperai, menace-t-il.

Et le bus repart. Michael continue à hurler, et Rosa tient bon, solidement assise sur son siège de bois. Quelques blancs du devant commencent à prendre part au débat. Le fond du bus commence à grogner également. James sent qu’il doit intervenir, et vite, avant que la situation ne dégénère. Il stoppe  sa machine, met le frein à main, ouvre la porte avant, se lève de son siège et s’approche de la zone « libre ».

– Voyez cette négresse, hurle Michael, hors de lui. Tout ce bordel dans ce bus, c’est à cause d’elle. Les noirs ne sont que des emmerdements.

– Vous la traitez mal, Monsieur, lui répond James.

-Je la traite comme je veux et comme elle mérite d’être traitée.

– Non, Monsieur, vous êtes incorrect, grossier, vulgaire, raciste, puant et désagréable. Et je pèse mes mots.

James est hors de lui.

– C’est quand même incroyable, j’ai la loi pour moi.

– Peut-être Monsieur, Mais Rosa prend ce bus depuis longtemps, elle mérite autant que vous de se reposer. Et vous le pouvez aussi, puisqu’il reste une place derrière elle.

– Je peux, mais je ne veux pas.

– Et moi, je suis le maître à bord de mon bus, et je veux aussi rentrer chez moi.

Et là-dessus, James attrape Michael par les épaules et le traine vers l’avant du bus. Michael, sentant que la situation lui échappe,  se débat et hurle tant qu’il peut. Rien n’y fait. Le chauffeur est plus fort. Il attrape l’homme en colère par le fond de son pantalon, et le balance hors de son bus. Avant que Michael n’ait eu le temps de se relever, le chauffeur referme la porte. La tension baisse aussitôt dans le bus. Personne  ne dit un mot. James redémarre sans tenir compte de l’homme qui court après le car.

– Merci Monsieur, lui dit Rosa, je vous serai éternellement reconnaissante pour ce que vous avez fait.

– Ne me remerciez pas, Madame, c’est normal, ce type n’avait pas à vous parler comme ça, avec des mots orduriers.

– Merci encore, Monsieur. Mais vous avez peut-être oublié une chose.

– Quoi ?

– Nous sommes en Alabama, Monsieur, et à mon avis, vous allez avoir des ennuis, de gros ennuis…

– On verra bien. Allez, bonne soirée, Rosa, à demain.

Et James ouvre la porte avant.

– Allez, filez, sortez par devant, au point où j’en suis… »

 

(Le 1er décembre 1955, Rosa Parks refuse de se lever dans le bus qui la ramène chez elle.  Le chauffeur, James Blake, la dénonce et la fait arrêter par la police. Elle est condamnée à 15 $ d’amende qu’elle refuse de payer. Soutenus par un jeune pasteur du nom de Martin Luther King, les noirs de Montgomery boycotteront les bus pendant plus d’un an, mettant en déficit les compagnies de transport. Le 16 novembre 1956, la Cour Suprême des Etats-Unis casse les lois ségrégationnistes dans les bus, les déclarant anticonstitutionnelles. Rosa Parks est morte le 24 octobre 2005. Les Etats-Unis lui feront des obsèques nationales auxquelles assistera l’ancien président Bill Clinton. Tous les drapeaux américains ont été mis en berne le2  novembre 2005, jour de l’inhumation de Rosa Parks.)

 

© Amor-Fati 1 décembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 1 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage", "Uchronie

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