novembre 21

La pièce de Rosalie

pieceA ce qu’on disait, elle s’appelait Rosalie. Elle devait avoir au moins quatre-vingt-dix ans. Tous les matins, vers onze heures, elle passait devant chez moi. Elle ralentissait, régulait sa marche au pas le plus court et finalement s’arrêtait sous le lampadaire, éteint évidemment. Elle posait son panier, regardait vers le ciel et fouillait dans la poche de son long manteau gris. Toujours le même, quelle que soit la saison. Là, elle tirait une photo et une pièce de un franc et opérait une sorte de rituel mystérieux. Cela durait trois minutes environ. Moi, j’étais scotché derrière le rideau de ma fenêtre de cuisine. Je n’en ratais pas une miette, vous pensez bien… Puis, au bout d’un moment, elle envoyait un baiser vers le ciel, glissait la photo et la pièce dans son manteau. Elle reprenait son panier, et avant de repartir, elle fixait la fenêtre de ma chambre, à l’étage et souriait. Elle a fait ça tous les jours, pendant plus de huit mois.

Et puis un matin, alors que j’étais en train de me laver les mains derrière mon rideau, je l’ai vue reprendre son panier, hésiter et s’approcher de chez moi. Je n’ai pas bougé. Je l’ai regardée venir. Après avoir hésité quelques instants, son cabas à la main, elle a fait les deux derniers pas qui la séparaient de ma porte d’entrée.

Et elle a sonné.

Tétanisée une demi-seconde, j’ai posé mon torchon sur le coin de l’évier et je suis allée ouvrir. Mes pas résonnaient étrangement sur les tommettes du couloir. J’ai tourné doucement la molette de mon verrou, un tour, deux tours, et j’ai ouvert la porte. Et je l’ai découverte, appuyée au mur de la porte, essoufflée et rosissante. C’est elle qui a entamé la conversation.

« Bonjour Madame, m’a-t-elle dit si doucement que sa voix ne ressemblait qu’à un souffle.

– Bonjour Madame, ai-je répondu.

– Me permettez-vous d’entrer quelques minutes, je vous prie, j’aimerais vous entretenir d’un sujet qui me tient à cœur.

– Je vous en prie Madame, entrez.

Je n’étais pas méfiante. Je n’avais d’ailleurs aucune raison de l’être. Il y avait tellement longtemps que je la voyais devant chez moi que c’était comme si je la connaissais déjà. Et puis elle semblait si fragile, si inoffensive.

Nous sommes entrées dans la cuisine. Son regard tournait dans la pièce. En deux secondes, elle avait regardé partout. Furtivement. Elle piétinait devant une chaise. Je suis passée derrière elle.

– Otez votre manteau, asseyez-vous. Je vous en prie, Madame.

Tout doucement, avec la lenteur délicieuse des personnes âgées, elle a retiré son grand manteau et me l’a tendu. Mais juste avant, elle a fouillé dans sa poche gauche et en a extrait la photo et la pièce. En prenant son vêtement, j’ai juste eu le temps de me rendre compte que c’était un portrait en noir et blanc. J’ai déposé le manteau sur le fauteuil à fleurs du salon et suis venue m’asseoir en face d’elle. Elle tremblait. Elle, si hardie lorsque je l’ai découverte, semblait maintenant frêle comme un rameau et légère comme un rêve.

– Voilà Madame, a-t-elle commencé, c’est une longue histoire que j’ai à vous raconter.

Sa voix était légère et haut placée.

– Il y a de cela un peu plus de soixante-dix ans, j’habitais cette maison avec mes parents.

– Mon Dieu, ai-je répondu.

C’était émouvant de me trouver en face de quelqu’un qui avait autrefois foulé les tommettes de l’entrée ou effleuré la rampe de l’escalier.

– C’était pendant la grande guerre. On pensait alors que c’était la dernière, et tout le monde l’a ensuite nommée la première.

Elle faisait de l’humour tout en parlant. Je luis souris.

– C’était une maison de location. Mon père travaillait à la scierie au bas du bourg. Il n’avait pas été mobilisé en quatorze car la grande scie lui avait enlevé un bras en 1906. Mais il n’était pas malheureux et réussissait à faire avec. Ma mère faisait la cuisine, le ménage et s’occupait des enfants au manoir des De Villette Mais il n’existe plus maintenant, il a été détruit pendant la guerre. La deuxième. Le fils De Villette aussi d’ailleurs, a été tué en Allemagne. La fille, je ne sais pas ce qu’elle est devenue.

C’était étonnant. Elle me parlait comme si elle m’avait toujours connue. Son débit était calme et régulier. Tout en parlant, son regard allait de la table à la fenêtre et revenait vers moi. Ses yeux se réhabituaient à ces lieux qu’elle avait connus enfant. Quant à moi, j’étais étrangement muette. Je l’écoutais en la dévorant des yeux. A y repenser maintenant, je me rends compte que je ne lui ai même pas proposé un café, ou un thé, ou une infusion.

– En 1917, Madame, j’ai connu Alphonse à un bal des conscrits. Il n’était pas d’ici. Il était de Neuilly le Bisson, dans l’Orne. Il était venu en permission pour une semaine chez son oncle Edouard, de la ferme des Portiers. Pour lui donner la main pour les moissons. Nous avons dansé deux soirs de suite. Et puis…

Rosalie rosissait. Comme une enfant. Son hésitation m’amusait. Je savais pertinemment ce qu’elle voulait dire, et qu’elle n’arrivait pas à exprimer. Mais je décidai de ne pas l’aider. De la laisser dire ce qu’elle avait à dire. Faire son aveu. L’hésitation n’avait pas duré longtemps.

– Et puis je me suis donnée à lui le dimanche soir. Nous avons passé une nuit délicieuse. Dans la chambre juste au-dessus.

Et, tout en parlant, elle désigna le plafond au-dessus duquel se trouvait ma chambre.

– Tous les soirs pendant une semaine, nous avons dormi ensemble sans que mes parents ne se doutent de quoi que ce soit. Il était souple. Le soir, lorsque le lampadaire de la rue s’éteignait, il escaladait les moellons de la maison. Il disait qu’il y avait assez de prise. Et il entrait dans ma chambre. Il repartait au petit matin par le même chemin.

Tout en parlant, elle poussait vers moi la photo qu’elle avait sortie de sa poche.

– Le voilà mon Alphonse, Madame.

Il était beau comme un poilu de la guerre de quatorze. Son casque sur la tête, appuyé à une colonne de marbre, il fixait l’objectif de ses yeux noirs. Pas de fusil à la main, juste sa cartouchière et ses brelages. Chaussures noires et guêtres blanches. Malgré la solennité de l’uniforme, on sentait le garçon de la campagne, simple et aimable. Plus de soixante-dix ans plus tard, son regard était encore puissant et doux à la fois. En bas de la page, d’une écriture fine et précise, était inscrit « Pour Rosalie, ma promise. Tendres baisers de ton Poilu. » Et c’était signé Alphonse, avec un beau paraphe tortueux.

– La photo ne m’a pas quittée depuis le jour où il me l’a donnée. Elle a fait tous mes porte-monnaie et mes portefeuilles. Elle a connu tous mes sacs à main et est allée partout où je suis allée.

– Qu’est devenu ce monsieur ? me suis-je inquiétée, bien que je me doutais déjà de la réponse.

– J’y viens, Madame, j’y viens. Pendant la semaine où nous avons été ensemble, Alphonse m’a avoué qu’il avait perdu son couteau dans une tranchée, entre deux assauts. Je lui ai proposé de lui en acheter un à la foire d’Argentan en novembre et de lui offrir à la Noël s’il avait une permission. Autrement, je le garderais jusqu’à son retour, à la fin de la guerre.

– L’avez-vous acheté ?

– Oui, bien sûr. Et je l’ai caché, pour que mes parents ne le trouvent pas.

– Dans la maison ?

– Oui, Madame, dans ma chambre, là-haut, entre le passage de la cheminée et la fenêtre, il y avait une latte de parquet qui se défaisait. Il suffisait d’appuyer dessus d’une certaine façon et on pouvait l’ôter et découvrir un petit espace pour ranger quelques bricoles. C’est là que j’ai caché le Thiers. Je pense qu’il y est toujours, si personne n’a découvert la cachette.

– Vous ne l’avez pas repris à la fin de la guerre ?

– Non. A l’époque, je travaillais chez des patrons loin de chez moi et ne revenais que toutes les trois semaines environ. Un jour que mon père est venu me chercher à la gare, il m’a annoncé que le propriétaire avait décidé de reprendre sa maison pour l’offrir à sa fille. Mes parents avaient dû déménager dans la précipitation. Je ne suis jamais revenue dans cette maison.

– Et Alphonse, Madame ?

– Alphonse n’est jamais revenu de la guerre.

– Il a été tué ?

– On n’a jamais su, Madame. Il est reparti au front au bout d’une semaine après m’avoir demandé de l’épouser. J’avais accepté et nous devions demander à mon père à son retour. Il aurait attendu ma majorité évidemment. Je n’ai jamais eu de nouvelles de lui. On n’a pas retrouvé son corps. Son oncle Edouard n’en a plus jamais entendu parler non plus. Peut-être est-il encore en vie ? Je ne sais pas. Il n’y a rien de plus difficile que de ne pas savoir, de ne pas avoir un corps, un nom sur un monument aux morts, une certitude.

– Vous vous êtes mariée ?

Tout un tas de questions me brûlaient les lèvres, mais je n’osais pas les poser.

– Non Madame. Jamais. Je m’étais engagée auprès d’un homme et n’ai pas voulu me parjurer. Pour les femmes de mon époque, on n’a qu’un homme dans sa vie. Moi, c’était Alphonse.

Je la voyais qui se tortillait sur sa chaise. Puis, elle osa.

– Puis-je vous faire une demande ?

– Bien sûr Madame, je me doute de ce que vous voulez. Venez, nous allons monter dans la chambre.

Elle se leva et sans même m’attendre, se dirigea vers l’escalier de bois. Faisant glisser sa main ridée sur la rampe de chêne, elle gravit légèrement les seize marches. Arrivée en haut, elle s’écarta pour me laisser passer. Je la précédai et ouvris la porte de ma chambre. Elle s’arrêta et regarda sans bouger. Ses yeux étaient humides et pétillants à la fois.

– Allez-y, Madame, risquai-je. Vous savez ou il est.

Sans hésiter, elle se dirigea vers la croisée et regarda le sol. Son regard s’alluma. Tout doucement, elle se baissa, s’agenouilla et appuya à deux endroits différents d’une latte du parquet. A ma grand surprise, la lame de bois se décliqua sans problèmes. Rosalie me regarda d’un air triomphant.

– Il y est ? questionnai-je.

Rosalie risqua un œil dans le sol. Puis me regarda en souriant.

– Bien sûr qu’il y est.

Et elle saisit le couteau. Couteau pliable de Thiers avec un manche en corne de vache. Enfonçant son ongle dans l’encoche, Rosalie tira sur la lame et ouvrit le canif. Il n’avait jamais été ouvert depuis 1917. Pourtant il se dévoila sans effort.

– Je me ferai enterrer avec, m’annonça-t-elle. Comme ça, j’aurai un souvenir de mon Alphonse, en plus de sa photo.

Je lui tendis la main pour l’aider à se relever.

– Attendez une minute me dit-elle.

Et de sa main gauche, elle sortit la pièce de un franc. Une semeuse 1908 qu’elle me montra rapidement. Elle se baissa, posa la pièce à la place du couteau, saisit la latte du parquet et d’un geste souple, la remit en place. Je l’aidai à se relever. Rapidement, à petits pas, elle quitta la chambre sans un regard pour ce qu’elle était devenue, pour la nouvelle décoration. Ca ne l’intéressait pas. Elle n’était pas venue pour la chambre mais pour le couteau. Elle avait une mission à remplir. Elle était heureuse.

D’un même pas alerte pour son âge, elle descendit l’escalier. Sans que je l’y invite, elle entra dans la cuisine, passa la porte du salon et se dirigea vers le fauteuil à fleurs pour récupérer son manteau et son panier. Elle enfila le vêtement, et tout en se fermant ses boutons, me dit :

– Après avoir vécu toute ma vie à Paris, je suis venue terminer mes jours ici. Depuis un an, je n’avais qu’une envie c’était de venir récupérer mon couteau. Son couteau. Je lui disais à Alphonse, chaque matin en passant devant chez vous. Et puis ce matin, je ne sais pourquoi, j’ai su que c’était le jour.

Elle tourna les talons, posa la main sur la clenche de la porte d’entrée et, juste avant de sortir, se retourna vers moi.

– La pièce, voyez-vous, c’est pour ne pas couper l’amitié, pour ne pas briser l’amour qu’il y a entre lui et moi. Un couteau, une pièce, vous connaissez la coutume ? Au cas où il serait encore vivant, je ne voudrais pas qu’il lui arrive malheur. Merci Madame, merci mille fois. Je peux partir tranquille maintenant. A tous les sens du terme. »

Et sans me laisser le temps de répondre, elle referma la porte d’entrée et disparut dans la rue.

Jamais je ne l’ai revue passer devant chez moi.

© JM Bassetti. Novembre 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

 

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Ecrit 21 novembre 2014 par Amor-Fati dans la catégorie "Au fil des jours", "Fiction

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