janvier 29

L’Ankou et le béton (3)

ankouEt là, de mon promontoire, je la vois disparaitre petit à petit.

Avalée, engloutie, digérée par le béton qui continue à couler goutte après goutte. Distillation de la mort. Alambic de l’Ankou. La gravité qui fait tomber la masse gluante du haut vers le bas. Comme les marées de Gwin Zegal, rien ne peut empêcher la gravité de faire son travail et le béton de s’écouler vers cette tombe improvisée.

Un simple SMS envoyé à elle de son portable à lui. Pendant qu’il se douchait. Comment aurait-elle pu deviner que c’était moi qui écrivais. J’étais sûre qu’elle allait venir. Que son amour serait plus fort que sa trouille de la nuit. Qu’est-ce que l’amour sans une part d’aventure ? N’est-ce pas émoustillant de se rencontrer dans un chantier ? Ils se sont retrouvés dans tellement d’endroits étranges : des salles de spectacle, des usines désaffectées, des maisons en construction, des hangars d’aéroport, des cabanes de pêcheur… faire l’amour partout où on peut, c’est ce qu’elle avait écrit. Alors pourquoi pas un chantier d’école maternelle ?

Un simple coup derrière le crâne pour l’accueillir.

Pour la cueillir.

Ensuite, un jeu d’enfant. La placer inanimée et debout dans le trou préparé par les ouvriers, la bloquer, l’attacher, l’empêcher de bouger, de sortir. La bâillonner pour que sa mort soit discrète. Pour qu’aucun son ne vienne empêcher l’Ankou de faire son œuvre. Pour que personne ne puisse l’entendre monter sur le cheval de la Mort qui l’emportera. A jamais.

Ouvrir la trappe qui emprisonne le béton liquide et le laisser couler. La gravité est mon amie.

De là où je m’étais placée j’ai vu la marée de béton monter.

Doucement. Lentement.

Inexorablement.

Je l’ai vue disparaitre, morceau par morceau. J’ai vu la peur envahir ses yeux, la terreur s’emparer de son regard, l’impuissance la glacer comme doit la glacer le béton qui monte sur son corps et durcit, durcit, durcit, la saisissant et emprisonnant à jamais ses espoirs de vie et ma soif de vengeance.

Et maintenant, tel le matador au moment de l’estocade, je suis face à elle. Au moment où le béton va recouvrir son beau visage et figer son sourire. Je la regarde. Elle me déteste. Je le vois dans ses yeux. Mais elle sait qu’elle a tort. Elle n’implore même pas mon pardon. Elle semble résignée. Moi, je ne bouge pas. Je ne baisse pas les yeux. Surtout pas. Pour qu’elle voie bien qui je suis. Pour qu’elle sache que je sais. Pour qu’elle sache que j’ai toujours su. Pour qu’elle n’ait aucun doute sur l’identité de celle qui l’a menée là. Pour qu’elle pèse l’immensité et le poids de ma détresse. Le poids de sa faute. L’impossibilité du pardon.

Le poids de la mort. Le poids du béton.

Le béton. L’Ankou.

L’ Ankou chevauchant le béton. On n’a jamais vu ça !!

© Amor-Fati 29 janvier 2016 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 29 janvier 2016 par Amor-Fati dans la catégorie "Frissons

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