mars 7

Le calvaire de Pépé Zidore

max

Bloqué au bout de sa table par sa jambe raide, le béret vissé sur la tête et le mégot aux lèvres, mon grand-père me fixe avec une sorte de tendre colère dans les yeux. Avec un petit bruit sec, il éjecte un brin de tabac coincé sur sa langue. Il me regarde faire et se dit qu’il va falloir qu’il supporte ça jusqu’à vendredi.

C’est dimanche et nous sommes arrivés vers midi. Mamie a fait un poulet et des haricots verts. Deux heures de cuisson, arrosage toutes les cinq minutes avec une cuiller en alu. De la salle, on entend le grincement de l’ouverture et de la fermeture du four. Une fois le poulet avalé, et sitôt le repas terminé, ma grand-mère* dépiautera la carcasse, le cou et coupera le tout en petits morceaux. Puis elle cassera les os, les mettra dans une casserole, y ajoutera la tête, les pattes, couvrira d’eau, sel, poivre, une carotte, un oignon, une gousse d’ail et toute cette casserolée mijotera pendant une bonne heure. C’est le bouillon de base du risotto du soir. Sa confection prendra le reste de l’après-midi. Si vous faites du risotto, vous savez sûrement qu’il faut ajouter l’eau petit à petit. Ma grand-mère l’incorporait cuiller par cuiller, peut-être même petite cuiller par petite cuiller, laissait évaporer, puis recommençait. Le risotto parfait, servi avec le morceau de parmesan sec comme un coup de trique, dégageant une odeur tellement forte qu’elle emplissait la pièce dès qu’on ouvrait le pot à fromage. Inévitablement, papa le prenait, le respirait et déclarait, des étincelles dans les yeux : « Il est parfait, il sent la petite fille qui se néglige ». Ami poète, je te salue !

Moi, je vais dans la salle de couture, j’ouvre le placard où je sais que je vais trouver les crayons de couleur et les stylos dans une boite à fond de velours vert. Je m’installe dos à la fenêtre, à la droite de pépé qui mâchouille une cacahuète et je commence mon travail de chirurgie esthétique du dimanche. Max Favalelli est là, devant moi, souriant, mais à peine. Les cheveux rares, une chemise blanche parfaitement repassée, la cravate bien visible. Une photo pleine page. Je le regarde, cherche l’inspiration, caresse le visage du bout des doigts. Par où vais-je commencer ? Je fouille dans la boite de crayons, choisis avec soin un stylo rouge et me penche sur la photo placée devant moi. Ce sera une cicatrice sur la joue gauche. Une belle balafre. Un trait de stylo rouge sur cinq centimètres, puis des petits pointillés noirs perpendiculaires à la cicatrice pour former les points de suture. Petit à petit, Favalelli perd de sa superbe. Le voilà affublé de pansements, de boutons poilus, de trace de balle de révolver dans le front, avec le sang qui perle. Dans le côté gauche de son cou, se trouve fiché un immense couteau dont la pointe sanguinolente ressort  de l’autre côté.

Mireille Mathieu, Claude François, Johnny, Anne-Marie Peysson, Pierre Sabbagh, Catherine Langeais, Michel Drucker, Léon Zitrone, Thierry la Fronde, Sheila, Françoise Hardy, Jacqueline Huet, Roger Couderc, la liste est longue de mes clients du dimanche après-midi. Tous sont repartis avec des cicatrices, des bêtes dans les cheveux, des pansements, des yeux crevés, des dents noires ou cassées, des bandeaux de pirate, des rides profondes et dégoulinantes de sang, des couteaux, des aiguilles plantées dans la peau, des moustaches à la Hitler avec la mèche de cheveux tombant sur l’œil, des barbes plus ou moins longues. Parfois même, je ne me contentais pas de dessiner, je découpais, déchirais, passais le crayon si fort que le papier se fendillait sur trois ou quatre pages.

Fier de mon travail, je le tiens à bout de bras pour le regarder avec admiration. Pépé, à côté de moi souffle de douleur, refuse de me dire que c’est beau. Pendant une semaine, il va devoir supporter son Télé 7 Jours avec la couverture enlaidie par son petit-fils unique !

Télé 7 Jours, on l’avait à la maison, il était également chez les parents  de maman, mais je ne sais pas pourquoi, je n’ai de souvenirs de gribouillages que chez mes grands-parents paternels. A mon avis, je le faisais partout. Mais à Orsay, il y avait aussi l’œil désolé de mon grand-père qui assistait, impuissant à la destruction de son journal, sa moustache roussie par le mégot de gauloise. Il y avait le bruit de la cuiller au fond de la casserole, les chats, le chien et le risotto du dimanche soir.

 

(7 Mars 1960, mise en vente du premier numéro de Télé 7 Jours. Après vérification après la rédaction de cette chronique, j’ai également trouvé 26 mars… Alors, 7 Mars ? 26 Mars ? Trop tard, c’est déjà écrit… Pour ce qui est du dessin, c’était à peu près du niveau de celui que j’ai placé en tête de ce billet. J’ai d’ailleurs retrouvé plein de sensations en le reproduisant !!)

* Avant de prendre le patronyme de Bassetti au moment de son mariage, ma grand-mère paternelle avait pour nom Giuseppina Celestina de Marco. Elle était originaire de Termine Di Cadore. J’ai toujours trouvé ces noms très classes !!

© JM Bassetti 7 mars 2013 Tous droits réservés.

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Ecrit 7 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite

5 COMMENTS :

  1. By françoise Bassetti on

    bravo…bravo..j’ai souri ou même ri..moi qui ne suis pas nostalgique !!! pas sûr qu’on avait des feutres!! ça fait plutot feutre tes coloriages..
    mais c’est parfait…Il aurait fallu demander à Pierre, Ponce, celui qui a vécu on ne sait aps combien de temps de te preter main forte et tu l’aurais bien amoché plus le Max!!!
    enfin, merci c’était sympa. bisous

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  2. By JMB on

    Merci du commentaire, ma sœur ! Pas de feutres à Orsay, mais là, j’ai fait avec ce que j’avais !
    C’est vrai aussi qu’il faudrait revoir le titre du texte…

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  3. By Loïc Le Dû on

    Est-ce par hasard que tu as choisi Max Favalelli ou n’était-ce pas celui qui te rappelait le plus ton grand-père ? C’était déjà une manière de triturer la vérité à ta manière comme tu le fais avec tes uchronies.

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    1. By JMB on

      Au départ, j’avais écrit le texte avec Jacques Martin. Puisqu’il est, après Johnny qui arrive en tête, l’un de ceux qui a fait le plus de couvertures. Et puis, au moment de publier, j’ai cherché une illustration et je suis tombé sur Favalelli. En plus, je suis certain qu’il a fait partie de ceux que j’ai massacrés, tout comme Anne-Marie Peysson.

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  4. By liposuccion on

    J’ai eu l’impression de lire un livre pour enfant. C’est très passionnant, quand on le lit, on ne s’arrête qu’à la fin. Le petit est très doué, il fera un grand chirurgien, mais de mauvaise réputation je pense. Le risotto a du être un délice.

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