juin 3

Le 21

21Dans un de ses statuts Facebook, Emma C a écrit ceci:

« Une gare. La foule. Ça grouille un vendredi soir.
Et puis la musique, un piano public là, au milieu du hall. Une jeune femme laisse ses doigts magiques courir sur le clavier. »

Immédiatement, ça a fait tilt dans ma tête et instantanément j’ai su que de ce statut allait naître un texte.

Le voici.


 

« Vous êtes arrivés à Bordeaux. Bordeaux Saint Jean, Bordeaux Saint Jean, trois minutes d’arrêt. Correspondance pour Paris Montparnasse Quai A. Départ 18h02. Correspondance pour Toulouse Quai… »

Je n’écoute plus.. Je n’entends plus. La voix synthétique se perd dans les quais et les entrées de souterrains… Le train de Paris pourrait partir du quai Z ou du quai Q, ce serait la même chose. Je m’en fous. Ca ne m’intéresse pas. Alors je zappe. Mon cerveau se met en jachère de ce bruit. Je décroche.

Parce que je m’en fous. Parce que je ne vais ni à Paris, ni à Toulouse, ni à Dax, ni à Narbonne. Je suis venu voir ma mère à Bordeaux. Ma mère, mes sœurs, mes beaux-frères, neveux et nièces. Hors de question que je reparte où que ce soit. C’est déjà assez loin de venir jusqu’ici !!

Arriver dans une grande ville à 17h30 un vendredi soir, c’est quasiment de la folie… Ca grouille de partout. Quelle faune !!

Avant de me lancer dans l’entonnoir de l’escalier mécanique, dix à se présenter de front pour un seul qui passe, et encore difficilement avec sa valise, je m’arrête dans un coin pour prévenir que je suis arrivé. Maintenant, c’est devenu important, essentiel. Prévenir, avertir, aviser. « Je suis bien parti ». « Je suis en route ». « Je suis bien arrivé ». Et je ne suis pas le seul. Les écrans bleus des téléphones sont les petites lucioles des villes, allumées en permanence, ou presque. Je suis près de l’accès au quaI décidément, ça n’avance pas ce soir. Bloqué entre la boutique de Cannelés et la maison de la presse, j’essaie tant bien que mal de rédiger un sms aussi rapide qu’important.

D’abord murmure, elle se fait de plus en plus nette. La gare semble s’arrêter de bruisser pour lui laisser la place. De murmure, elle devient mélodie, puis musique, véritable musique qui me frappe en pleine figure. Cette musique. Mon Dieu, cette musique. Je sais, je la connais, je ne connais qu’elle. Bon Dieu. Le 21.

Un piano ? Ici, dans cette gare ? Et ces premières notes que je reconnaitrais au milieu même des flammes de l‘enfer ou à dix mille mètres sous la surface de la mer … Où est-il ce piano ? Mes yeux fouillent à la vitesse de l’éclair, mes oreilles partent en tous sens. Je ne vois rien, mais j’entends. Mes radars sont tous sortis, tous en alerte maximale. On joue la musique de mon enfance ici et je ne vois pas qui, et je ne vois pas où…

Ca y est, je l’ai repéré. En bas de l’escalator, tout en bas, pour que la musique monte et envahisse la gare entière. Je le vois enfin depuis le garde-fou sur lequel je suis appuyé. Les notes de piano montent, volent, douces, tendres, sucrées. Je les vois, je les entends, comme des bulles légères dans un verre de champagne. Elles montent et viennent éclater à mes oreilles.

Une madeleine, ce n’est pas seulement gustatif ou visuel. Une madeleine ça peut être olfactif ou auditif. Et là, c’est multi sensoriel. Tous mes sens sont en éveil.

Elle est assise sur un tabouret de concert, bien installée, un long châle tombant sur ses épaules. Ses doigts magiques courent et dansent sur les touches noires et blanches. Ses yeux sont fermés, sa concentration est infinie. Je ne sais pas si elle est jolie. Je ne regarde pas son visage, ni son allure. Je ne vois que ses mains. Ses longues mains aux doigts allongés. C’est une magicienne, ça ne peut être qu’une magicienne. Faire sortir de tels sons au beau milieu d’un hall de gare, ça tient de la magie, ou de la sorcellerie. Je regarde les gens groupés autour d’elle. Un mélangé hétéroclite. Il y a de tout ce que la société peut présenter : des jeunes, des moins jeunes, des encore moins jeunes, des blancs, des blacks, des beurs, des asiatiques, des hommes, des femmes, cheveux longs, cheveux courts….. une micro-société réunie ici et qui écoute la même musique, celle sortie d’un piano magique, en gare de Bordeaux.

… le 21.

Le 21, c’est un concerto pour piano. De Mozart. Le 21 c’est le concerto de mon enfance, celui qui a usé tant de diamants sur la platine de mes parents. Celui que j’ai racheté après l’avoir rayé. Pas n’importe lequel… Celui dirigé par Karl Boehm. Ce mouvement, ce passage que maman appelait « L’Adagio du 21 » et que j’ai entendu mille fois. Au moins.

Et là, au milieu de la gare Saint Jean, tout me revient en une seconde. Bordeaux, Floirac, la maison, l’électrophone derrière la porte du salon. Les prunes, les confitures, les bocaux de haricots verts, le jardinier, ma communion, mon parrain. Mais aussi les matches de rugby, la bière de papa, mon diabolo menthe dans les bouteilles de Schweppes, mon ballon de rugby, les copines, les mobylettes, le goût des pommes au sucre, la foire des Quinconces… Ca se bouscule, comme se bousculaient les voyageurs tout à l’heure devant le tourniquet de l’escalator. Tout arrive en bloc, exactement comme je l’écris. Les images tombent, aussi nombreuses dans ma tête que les notes qui montent du piano. Elles tombent et me foudroient sur place.

Et puis maman évidemment. Maman qui écoutait ça souvent, très souvent et qui me disait : « Ecoute comme c’est beau » ? Et oui, elle a raison. Punaise ce que ça peut être beau ! J’ai écouté et écoute toujours des milliers de morceaux de musique qui sont autant de petits morceaux de ma vie. Mais le 21 est à part. Le 21, ça s’écoute les yeux fermés, ça se déguste, ça se hume. Ca sent ce que vous voulez. Ce que vous souhaitez y accrocher. Moi le 21 restera à jamais attaché, accolé à maman, de façon indélébile, jusqu’au dernier souffle de ma vie. J’ai vieilli à l’ombre du 21, j’ai vu maman vieillir à l’ombre du 21. Je ne sais pas trop si elle l’écoute encore beaucoup. Sûrement, oui, je ne vois pas pourquoi ses goûts auraient changé. Même si maintenant Mozart n’est plus aussi présent dans sa vie qu’il l’a été il y a quarante ans.

Et voilà. Me voilà dans la gare, avec mes culottes courtes, mes osselets et mes genoux pleins de croûtes. Le 21 arrive à sa fin. Les dernières notes tombent, rebondissent tout autour de moi. Je les connais, je les attends, je les devine, je les anticipe. Je suis enveloppé dans le 21. Dans du coton. Dans du Mozart.

Quelques applaudissements polis autour du piano et puis la jeune fille se lève, reprend son sac à main et son blouson, posés à même le sol au pied du grand instrument. Sourit à un jeune homme qui lui prend la main. Elle l’embrasse et tous deux partent vers les quais. Peut-être pour le Paris de 18h02 ? La foule se dissipe. Un jeune homme s’avance et s’assoit timidement sur le tabouret du piano. C’est un piano public. Chacun vient et joue ce qu’il a envie de jouer. Je ne sais pas ce qu’il va jouer. Les premières notes sortent du piano, mais je ne les écoute pas. J’ai eu ma dose. Je dois prendre mon bus pour rejoindre Caudéran et maman qui m’attend. On écoutera peut-être la 21. Qui sait ? En tout cas, je sors sur la nouvelle esplanade de la gare, toute grise, là où le tram arrive maintenant.

Le bus pour Caudéran arrive bientôt. Le bus pour Caudéran, savez vous le numéro qu’il porte ? Non ? Vraiment ?

Le 16.  Pourquoi ??

© JM Bassetti. Saint Aubin le 3 Juin 2014. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

 

 

© Amor-Fati 3 juin 2014 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 3 juin 2014 par Amor-Fati dans la catégorie "Au fil des jours", "Hommage

4 COMMENTS :

  1. By françoise Bassetti on

    Ca se déguste, ça se hume…l’andante surtout, avec Mathieu carrière au milieu d’un champ dans  » la maison des bories »..sublime aussi Mathieu Carrière…
    je dois dire que là, du jmb, c’est pas mal non plus..

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  2. By Jmb on

    Merci ma sœur pour ce gentil compliment.
    Tu as maintenant ma version du 21. Et cette petite madeleine que nous partageons.

    Merci aussi Macha pour tes encouragements.

    Bises à vous deux.

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  3. By Nathalie Gautreau on

    Ah, ces chiffres qui nous hantent, qu’on aime murmurer comme un mot d’amour, un secret, adressé à son propre coeur… Nos vies sont des forêts de symboles ! Merci pour cette délicieuse madeleine musicale 🙂

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