février 15

Le baptème de Simon

bachelet

Simon est heureux. Ce soir de février est une grande première pour lui. Il y pense depuis dix jours, depuis que son père lui a offert le billet pour son anniversaire. Son premier billet. Sûr qu’il y en aura d’autres. Mais celui-là, c’est le premier, le plus beau, le plus cher à son cœur.

Simon habite à Wingles. Vous savez où ça se trouve Wingles, vous ? C’est là-haut, tout au nord, dans les nuages de la France. Dans le Pas de Calais. Chef-lieu : Arras. Vous voyez où ça se trouve Arras ? Hé bien montez encore. En grimpant la carte de France, direction plein Nord, vous allez tomber sur Lens. Wingles, c’est encore à une dizaine de kilomètres de Lens, vers le Nord encore. La proche banlieue lensoise.

Toute la journée n’a été que rapprochement de l’événement tant attendu. Vingt fois, il est venu dans la cuisine jeter un œil sur la pendule du micro-ondes. Papa a dit qu’on partirait vers 7 heures ce soir. Le temps ne passe vraiment pas vite. Trouver quoi faire pour s’occuper. Faire ses devoirs ? Non, il a la tête bien trop pleine d’images pour se décider à ouvrir son cartable. Télé, un peu de foot dehors dans le jardin, histoire de taper dans le ballon et de se mettre dans l’ambiance.

Vers 19 heures, son père est monté le voir dans sa chambre.

«  Simon, tu es prêt ? On va y aller bientôt. Viens m’aider à préparer les sandwiches.

Sortie entre hommes, un sandwich au pâté, un au jambon et une mandarine.

Les deux gars tartinent en cœur sur le plan de travail. Le cœur de Simon s’est soudain accéléré depuis que son père est monté le chercher. On n’a jamais été aussi prêt du début !

Allez, en voiture ! Direction Lens. Normalement, un quart d’heure de route, mais avec les embouteillages, il faudra compter plus longtemps. Le père de Simon y a pensé.

L’autoradio chante sur Nostalgie. Simon écoute ces chansons d’une époque qui n’est pas la sienne, mais il s’en fiche, il les entend plus qu’il ne les écoute. Tout le bruit extérieur se cogne au brouhaha de ses pensées.

Un petit détail le titille quand même. Tout à l’heure, juste avant de partir, il était parti aux toilettes (il vaut mieux prendre tes précaution, là-bas, ce ne sera pas facile), et en revenant dans la cuisine, il a aperçu papa mettre un petit paquet dans le sac de pique-nique. Puis refermer très vite en entendant le fiston revenir. Simon n’a pas osé poser de questions, mais il se demande bien de quoi il s’agit.

– Allez, tiens, une place. Oh, sur le trottoir, mais ce n’est pas grave, les soirs comme ce soir, les flics ne disent rien, ils sont plutôt cools annonce le père de Simon.

– Mais on est vachement loin, papa. Ca fait un bout !

– On n’a pas le choix, Simon. Plus près, on ne trouvera pas de place.

Les deux « hommes » descendent de voiture et commencent à marcher en direction du temple. Les trottoirs sont noirs de monde. Ou plutôt rouges et jaunes de monde, ce serait plus exact. Des hommes, essentiellement. Quelques femmes quand même, mais si on calculait le pourcentage, on serait à quatre-vingt pour cent de messieurs. Simon en fait partie et il ressent la douce impression de faire partie des élus.

Soudain, au bout de la rue, il l’aperçoit. Illuminé, bruyant, vivant, on a l’impression qu’il bouge, qu’il se déplace. Bien sûr, Simon est déjà passé devant, mais dans la journée, quand il est calme, sans la foule des grands jours, c’est un bâtiment comme un autre, identique à la mairie ou l’hôpital.

Mais ce soir, il vit, il est animé, il est le cœur de la ville de Lens. Au bout de la rue, Simon aperçoit LE STADE BOLLAERT. Le temple du football lensois. Quarante-et-une mille places assises, pour une ville qui compte trente-six mille habitants ! Le stade Bollaert qui a vu des dizaines et des dizaines de milliers de supporters lensois soutenir leur équipe dans les bons moments, mais aussi dans les mauvaises passes. Un public redouté par les visiteurs, adoré par les locaux. Comme Geoffroy Guichard à Saint Etienne ou le Vélodrome de Marseille. Les joueurs qui se déplacent entrent sur la pelouse avec la peur au ventre. Pourtant, ils n’ont rien à craindre. Le public de Lens est le plus gentil de toute la ligue. Rarement de dépassements, un public, certes chauvin et tout entier dirigé vers son équipe, mais qui sait rester digne les soirs de défaite, qui sait être à la hauteur de sa réputation acquise au fil des années.

Lens-Brest. Une sacrée affiche. Huitièmes de finale de la coupe de France, une place en quarts si tout se passe bien Une belle occasion de sauver sa saison.

La foule des grands jours est de sortie. Le stade est plein, archi plein comme disent les commentateurs. Simon tend son ticket, se fait fouiller rapidement. Et il entre.

Juste avant de monter l’escalier de béton qui mène à la tribune, le père de Simon ouvre le sac et sort le fameux paquet.

– Tiens, c’est pour toi, pour que tu n’aies pas froid ce soir.

Simon déchire le papier. Une écharpe. Une écharpe sang et or, avec noté « Lensois pour la vie ». Le voilà intronisé.

– Merci, merci beaucoup, papa !! Ca me fait trop plaisir !

Ainsi paré, il peut avancer sans crainte au milieu des siens.

Enfin le voilà dans les entrailles de la bête. Un immense cercle sang et or au milieu duquel ressort un rectangle de pelouse verte.

Ca sent la bière, le jambon, la sueur, la testostérone. Toute une foule rassemblée ici dans le temple nordique du football, pour adorer le dieu Ballon et détester le Diable Arbitre. Tout un peuple venu communier avec ses onze idoles dont ils scandent les noms en hurlant.

Simon ouvre grands ses yeux. Se souvenir ce soir quand il sera dans son lit, tout saoulé par les images et le bruit. Car du bruit, il y en a. Des trompes, des klaxons, des trompettes, des bombes. Des pétards, des hurlements, la sono qui résonne dans tout le stade. Des dizaines de drapeaux rouges et jaunes au milieu desquels on a du mal à distinguer quelques timides gwenn-ha-du habituellement si présents partout. On lui avait parlé depuis longtemps de l’ambiance des stades, il ne voulait pas y croire. Ses copains l’avaient prévenu : A la télé, c’est bien, mais dans Bollaert, tu verras, ça n’a rien à voir, tu n’en croiras pas tes yeux et tes oreilles.

C’est parti ! Les vingt-deux joueurs donnent du spectacle. Les gens du nord vont en avoir pour leur argent. Il fait froid à Lens ce soir, mais les tifosi lensois ont le cœur chaud et la voix bouillante. Gare aux brestois s’ils s’approchent trop du but local, gardé par quarante mille furieux.

Simon regarde partout. Il y a tellement de choses à voir et à entendre qu’il a parfois du mal à se concentrer sur l’action.

Vingt-neuvième minute, une immense clameur. Hadil Hermach vient de délivrer son équipe. Un magnifique but. Simon l’a à peine vu. Mais il hurle, comme son père, comme tous les lensois à l’unisson de leur équipe !

La première mi-temps s’achève sur ce score de un but à zéro pour Lens. Bien mérité, pas volé !

– Allez, à table, crie papa pour se faire entendre de son fils au milieu du brouhaha.

Les garçons mangent de bon appétit. Comme s’ils avaient couru pendant quarante-cinq minutes et qu’ils avaient besoin de reprendre des forces.

Simon engloutit ses deux sandwiches. Quinze minutes, c’est vite passé, et pas question de continuer à manger à la reprise.

– Ca y est, papa, les revoilà ! Ca va reprendre.

Les joueurs reviennent sur le terrain. Mais pendant qu’ils avancent sur la pelouse, la sono du stade se remet à hurler. Simon écoute ce que peut bien raconter le présentateur, mais au lieu d’une voix, il croit entendre de la musique. Quelqu’un chante dans le stade. Une chanson que Simon connait, mais qu’il a du mal à distinguer. Toute la tribune s’est levée et beaucoup de supporters commencent à chanter. Simon ne connait pas les paroles. Il essaie de comprendre les mots. Il est question de « Mon père », de  « gueule noire », de « cheveux blancs ». De plus en plus de lensois chantent au fur et à mesure que la chanson avance.

Et puis soudain, ce n’est plus qu’une voix. Une seule voix formée par tout un stade.

« Au nord c’était les corons
« La terre c’était le charbon
« Le ciel c’était l’horizon
« Les hommes de mineurs de fond.

L’hymne de Lens, l’hymne du Nord. La fierté de tout un peuple montrant son unité. Sa force, son histoire. La sueur des hommes, le charbon, la fierté des gens du Pas de Calais. Leur colère de voir s’écrouler une industrie qui avait si longtemps fait vivre toute la région. Tout est là, dans cet hymne. Chanté à l’unisson comme dans le fameux cop de Liverpool mondialement connu pour ses chants hurlés par toute une ville.

Simon en a le cœur chaviré. Il regarde, il écoute, il crie au milieu du stade, même s’il ne connait pas les paroles. Il est « Lensois pour la vie », il doit s’unir à tous ses congénères.

Puis, aussi soudainement qu’il a débuté, le chant s’arrête, faisant place à un immense cri.

Les Brestois sont prévenus. Tout le Nord est là, dans le stade Bollaert. Et ils ne lâcheront rien.

 

(Depuis quelques années, le public lensois chante à chaque match la chanson du Nord, la chanson de la mine : Les corons de Pierre Bachelet, né à Paris, mais attaché à Calais, la ville d’origine de son père. Pierre Bachelet est mort à Suresnes le 15 février 2005. Pour la petite histoire, ce soir-là, 17 février 2010, Lens a battu Brest 2 à 1 après prolongations sur un but très discuté marqué à la 100° minute.)

© JM Bassetti 15/02/2013 Tous droits réservés.

 

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Ecrit 15 février 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

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