mars 22

Le bruit du silence

marceauLe docteur Schwartz ouvrit de grands yeux lorsque Charles Mangel se présenta en urgence dans son cabinet. Devant le médecin, se tenait un homme qui gesticulait, faisait tourner ses bras tels des moulinets. Oh, il n’était pas muet, loin de là, mais il avait fait le vœu, Dieu sait pourquoi, de ne plus utiliser la parole pour s’exprimer. Son métier de boucher d’ailleurs ne l’incitait guère à la parole. Il n’était pas confronté à la clientèle. En tant qu’ouvrier boucher casher, il travaillait à l’arrière, dans le laboratoire, à la découpe de la viande.

Face au bureau du médecin, Charles Mangel faisait des grands gestes. Il commença par se lisser les cheveux, de la tête jusqu’au milieu des reins, puis se mit de profil et dessina dans l’air de gracieuses courbes du cou jusqu’à la taille.

– Une femme ? proposa le médecin.

Charles fit oui de la tête. Il pointa son index vers sa poitrine et tapota plusieurs dizaines de petits coups.

– Votre femme ?

Charles acquiesça.

– Hé bien qu’a-t-elle ?

Charles gonfla ses joues et, en utilisant ses deux mains, dessina devant son ventre un demi-cercle bien rebondi.

– Elle est énorme ? Elle est obèse ?

L’homme fit une réponse négative. Il plaça ses mains en berceau devant sa poitrine et les agita de droite et à  gauche en un balancement léger.

– Elle attend un bébé ?

Charles secoua la tête de haut en bas et sourit au médecin.

Puis, le jeune boucher écarta les jambes en forme de tonneau et cessa de respirer. Il devint rapidement tout rouge. Il accompagna cette apnée de grands gestes partant de son bas-ventre jusqu’au sol.

– Elle est à terme ? Elle accouche ?

Charles Mangel fit oui de la tête, et intima au médecin l’ordre de le suivre.

Les deux hommes traversèrent Strasbourg en courant, le praticien légèrement ralenti par sa lourde sacoche qu’il portait de sa main gauche.

Arrivés au domicile, ils trouvèrent Anne Werzberg, l’épouse de Charles, alitée, tenant sur son sein un étrange enfant au visage tout blanc. Ses sourcils étaient noirs et sa bouche dessinait un sourire forcé. Il était tout beau. Sa mère l’avait habillé d’un pantalon blanc et d’un haut de pyjama rayé, un peu comme un costume de marin.Sur sa poitrine était brodé au fil rouge « Bip ».

L’atmosphère de la maison était inhabituelle. Un silence impressionnant régnait dans l’unique pièce. L’enfant ouvrait bien la bouche, faisait mine de crier, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Il gesticulait, donnait l’impression d’une grande activité, mais sans émettre le moindre son. Le docteur n’avait jamais vu ça dans sa longue carrière. Tout était terminé, le médecin n’avait rien à faire. Avant de partir, il déposa un léger baiser sur la fontanelle de l’enfant.

Charles Mangel serra la main du médecin et lui envoya par gestes des baisers en signe de remerciement. Puis il lui tendit un petit papier plié en quatre. Le docteur Schwartz prit congé de la famille. Une fois dans la rue, il déplia le papier et lut : « Il s’appelle Marcel. Merci encore. »

(Marcel Mangel est né le 22 mars 1923 à Strasbourg. En 1942, il entre dans la résistance sous le pseudonyme de Marceau, nom qu’il conservera jusqu’à sa mort. Marcel Marceau était mime. Sûrement le plus grand et le plus illustre. Il a connu une célébrité internationale avec son personnage silencieux de Bip, créé en 1947. Marcel Marceau est mort le 22 septembre 2007 à Cahors.)

© JM Bassetti 22 Mars 2013. Tous droits réservés.

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Ecrit 22 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Histoire réécrite", "Hommage

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