mars 14

Le chevalier inattendu

duguesclinNous sommes en 1337 à Rennes. Le tournoi organisé par Jeanne de Penthièvre bat son plein. Le soleil du mois de juin est déjà haut sur la place des Lices noire de monde. Tous les plus grands chevaliers sont venus. De partout. De toute la Bretagne évidemment, mais également de toutes les régions de France et même de l’étranger. C’est un tournoi international.

Depuis le matin, tous les plus grands jouteurs s’affrontent dans des combats violents. Quelques morts, beaucoup de blessés. Du sang, des os brisés, des chevaux tués sous leurs cavaliers, le train-train habituel des tournois de ce genre.

Dans son coin, Bertrand boude. C’est un enfant laid et brutal. Son visage est presque noir, son nez est tordu, il a de grandes oreilles et des bras disproportionnés. Depuis sa plus tendre enfance, il est la risée des enfants du village, le souffre-douleur de ses parents et de ses frères, le laissé pour compte de toute la famille. Sa rancœur s’est transformée en violence. Il traîne dans les rues, toujours un bâton à la main, à la recherche de la moindre embrouille. Et il se bat. Tous les jours. Laid et mal aimé de tout le monde, il est cependant craint, car brutal, violent et dangereux.

Assis sur une botte de foin, il ronge son frein. Il aurait tant voulu participer, lui aussi. Mais son père qui ne l’aime guère, le lui a interdit.

« Père, je vous en prie, laissez-moi tenter ma chance, vous ne le regretterez pas !

– Non, Bertrand, tu sais bien que c’est hors de question. Je ne vais pas engager l’honneur de la famille pour un petit merdeux comme toi. Non mais tu t’es regardé ? Tu ferais peur aux chevaux ! Ah Ah Ah !

Et Robert, seigneur de la Motte-Broons, tourne la bride de son cheval et repart au petit trot.

Pierre est alors appelé à concourir. C’est le cousin de Bertrand. Il a gagné sa première joute et affronte maintenant un chevalier bien plus redoutable. Il gagne la ligne de départ, prépare sa lance. Lorsque le drapeau s’abaisse, il s’élance vers une nouvelle victoire. Mais les choses ne se passent pas comme il le souhaite. Attrapé sous l’aisselle gauche par la lance de son adversaire, il est levé de selle, mis à terre et mord la poussière. Le tournoi est terminé pour lui. Sa chute l’a blessé, il a mal au genou et à l’épaule. C’en est fini pour cette fois.

A pied, à côté de son cheval, il rentre à l’écurie, dépité. Le voyant passer près de lui, Bertrand se dit que sa chance est peut-être là.

– Hé Pierre, mon cousin, je suis désolé pour toi que tout s’arrête ainsi.

Pierre hausse les épaules, retire son heaume et le lance près de Bertrand.

– Tiens, si ça t’amuse, tu peux le prendre, je peux te le prêter pour jouer, tu feras sûrement mieux que moi !

Bertrand voit son bonheur se rapprocher.

– Et tu me prêterais le reste de ton équipement ?

– Si tu veux. Tiens, voilà tout. Y compris mon cheval. Moi, je m’en vais, tâche de tout ranger dans la malle et rapporte le tout demain au château. Sans faute.

– Tu pars ?

– Oui, je prends mon autre monture et je rentre au domaine. Une petite chose quand même : retire mon blason et trouve toi un autre écu. Ce sont mes couleurs et je ne veux pas qu’elles restent après mon départ.

– A demain, et merci ! répond Bertrand.

Miracle, l’armure lui va à merveille ! Bertrand enfile le haubert de son cousin, les épaulières les cuissardes, les gantelets. Tout est à sa taille, comme si cet uniforme avait été taillé pour lui ! Fier et orgueilleux, il se coiffe du casque, abaisse la visière et grimpe sur la monture de son cousin. Le voilà parti pour découvrir le campement depuis un cheval de tournoi.

Il n’a pas fait deux cents mètres qu’un chevalier l’arrête.

– Holà, Messire, vous êtes sans adversaire ?

– Si fait, Monsieur, lui répond Bertrand. J’en cherche un justement.

– Et bien vous avez trouvé. Lèveriez-vous votre visière que je voie votre visage ?

– Que celui qui veut voir ma face me retire ma visière ! répond Bertrand avec un aplomb qui l’étonne lui-même.

– Fanfaron ! J’aurai vite fait de te découvrir.

Et les deux hommes se dirigent côte à côte, au petit trot vers la ligne de joute.

Après une heure d’attente, c’est enfin leur tour. Bertrand, qui s’est fait inscrire sous un nom d’emprunt, se présente au départ. Le valet de ligne abaisse sa flamme et Bertrand donne un violent coup d’éperon à son cheval qui s’élance au galop. Un coup de lance précis à l’épaule et son adversaire est désarçonné. Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Sur le chemin du retour vers les stalles, un nouveau chevalier l’aborde. Tout se passe exactement comme pour le premier. De combat en combat, sa popularité  s’installe, mais personne ne sait qui il est.

De cette façon, Bertrand envoie au sol quatorze chevaliers, tous plus réputés les uns que les autres. Quatorze joutes, quatorze victoires indiscutables.

Auréolé de cette dernière victoire, Bertrand rentre à l’écurie donner un peu de repos à son cheval. En chemin, il croise Robert seigneur de la Motte-Broons, son père.

– Votre popularité est grande Monseigneur, lui lance Robert. Mais celui qui me fera tomber n’est pas encore né. Allons de ce pas en découdre tous les deux.

Bertrand sait qu’il ne peut pas refuser. Il devait se justifier. Le voilà reparti pour un nouveau combat.

Il sait ce qu’il va faire. Le code de chevalerie le lui permet. Au moment de s’élancer pour la joute, Bertrand baisse sa lance vers le sol et avance à petits pas. Il refuse de combattre. C’est une marque d’honneur pour l’adversaire qui n’a pas de justification à demander. Robert avance également, et les deux hommes se saluent en se croisant. A peine arrivé de l’autre côté, un nouveau chevalier se présente et le défie à nouveau. Lui, il le descendra. Ce n’est pas son père.

C’est le combat de trop. Tout le monde sait maintenant que pour connaître l’identité du mystérieux chevalier, il faut lui enlever sa visière. Et le coup de l’adversaire est diablement précis. La lance se fiche dans le casque, près de l’oreille gauche. La charnière saute et la visière vole sur le sol.

Bertrand est découvert. Les hommes se pressent autour de lui pour connaître l’identité de ce chevalier hors pair. L’ouverture du casque laisse apercevoir un visage noir, connu de tous. Robert s’avance alors vers son fils et pose un genou à terre.

– Je comprends maintenant pourquoi tu as refusé de me combattre. Je te remercie de cet honneur.

Un chevalier sort du rang et s’approche de Robert.

– Vous connaissez donc cet homme Messire Robert ? demande-t-il.

– Oui, Monseigneur, c’est mon fils Bertrand. C’est un brave. Je me repends d’avoir mal agi envers lui.

Robert se relève et se tourne vers les chevaliers assemblés.

– Retenez bien son nom, Messires, car vous en entendrez parler longtemps. Un grand de la chevalerie est né aujourd’hui. Son nom : Bertrand Du Guesclin ! »

(le 14 mars 1369, Bertrand du Guesclin, Comte de Longueville, surnommé « Le Dogue noir de Brocéliande » remporte la bataille décisive de Montiel. En remerciement, il sera fait  Connétable de France de Charles V. Il meurt à Chateauneuf de Randon le 13 juillet 1380.)

© Amor-Fati 14 mars 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 14 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

2 COMMENTS :

  1. By Lacaze on

    Mais où trouves tu le temps de nous offrir des écrits aussi documentés ?

    Répondre

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