décembre 5

Le forgeron de Sainte Marie

Une histoire de légende du Tour de France….


Joseph Bayle est un costaud. Un dur de dur. Et pas un rigolo. C’est un homme simple. En Général, torse nu quelle que soit la saison, ne portant devant lui qu’un tablier de cuir plus pour le protéger du chaud que pour le préserver du froid. Sa musculature est impressionnante et n’importe lequel d’entre nous se trouverait chétif face à lui. Pour vous donner une idée, son tour de biceps équivaut à peu près à mon tour de cuisse. Identique pour les deux bras. Le bras droit, depuis des années manie la pince et le marteau de métal. Le bras gauche, quant à lui, passe sa journée à manœuvrer l’immense soufflet qui attise le feu en permanence. Vous l’avez deviné en lisant ces quelques lignes : Joseph est forgeron. Il habite une petite maison, à l’entrée de Sainte Marie de Campan, au pied du Tourmalet, dans les Pyrénées françaises. Depuis plus de vingt ans, il a pris la suite de son père qui avait lui-même appris le métier de son propre père. Avant ? On ne sait pas. Ça se perd dans la nuit des temps. Voilà plus de soixante ans que les Bayle cognent le marteau contre l’enclume, fabriquent, forgent, réparent tout et n’importe quoi. Ils font des clous, des rivets, des habillages de tonneaux, des pièces pour les carrosses, des roues de charrette. Ils fabriquent des outils : des marteaux, des lames de rabot, des pinces, des limes. Bref, tout ce qui est ou contient du métal passe dans les mains des Bayle.

Il est près de dix-huit heures et Joseph voit arriver d’un bon œil la fin de la journée. Oh, il n’a pas vraiment d’horaires, vu qu’ils ne sont que deux à travailler ici : Joseph et Alexandre, un gamin de douze ans qui lui donne la main pour apprendre le métier. La journée est organisée en fonction de ce qu’il y a à faire, de la force du feu et de la chaleur ambiante. Vers dix-huit heures, Joseph et son apprenti ont l’habitude de faire une petite pause casse-croûte, pour attendre le repas du soir.

« Va donc nous chercher ce que tu sais ! dit Joseph à son arpète. »

Alexandre comprend immédiatement et disparait derrière la forge. En attendant qu’il revienne, Joseph reprend son marteau. Mais son attention est attirée par un brouhaha venant du haut du village. Curieux, le forgeron fait deux pas en avant pour jeter un coup d’œil par la porte grande ouverte. Une petite troupe d’enfants arrive. Bruyante, comme une troupe d’une quinzaine de gamins qui parle, rit et crie. A sa tête, il reconnaît Maria Despiau. Au milieu du groupe, un homme marche, court presque, une roue de vélo dans la main droite et le reste de sa monture sur l’épaule gauche. L’homme est habillé en cycliste. Il est sale, son maillot est maculé de boue et il transpire abondamment. Son visage est barré d’une longue moustache noire qui le fait ressembler à un gaulois. Autour de son buste, un boyau est enroulé, prêt à être utilisé pour réparer une éventuelle roue crevée.

Derrière le groupe, une voiture roule au pas, évitant de dépasser.

L’homme s’approche de la forge. Il pose son vélo cassé contre la porte. Il a l’épaule en sang.

« Bonjour, c’est vous le forgeron ?

– Oui, bien sûr, vous voyez bien.

– Voilà, je m’appelle Eugène Christophe, je fais le tour de France et j’ai cassé ma fourche sur un caillou.

– Tout de suite, là ? demande l’artisan.

– Non, dans le Tourmalet, il y a deux heures.

– Mais vous êtes venu à pied ?

– Bien sûr, je n’avais pas d’autre choix. Mais bon, ça fait quoi ? A peine quinze kilomètres non ?

– Ouais, environ, selon l’endroit où vous avez cassé.  Vous voulez boire un coup ?

– Oui, je veux bien. Je suis crevé. J’ai mal aux pieds surtout dans ces foutues godasses de cycliste.

– Bon, on va réparer ça ?  Je vais voir ce que je peux faire.

– Ah non, sûrement pas, répond un des hommes descendus de la voiture. Il n’a droit à aucune aide. S’il veut repartir, il doit se débrouiller tout seul.

Eugène Christophe n’est pas étonné. Il connaît le règlement.

– Je peux utiliser votre forge s’il vous plait ?

– Bien sûr répond Joseph Bayle, j’ai presque fini ma journée. Vous savez forger ?

– Un peu, j’ai vu faire dans mon village quand j’étais gamin. Il va bien falloir que je me débrouille.

Et Eugène Christophe se met à l’ouvrage. Il frappe, il cogne. Il forge un petit morceau de métal qu’il introduit d’un côté dans la fourche et de l’autre dans le cadre du vélo calé près de lui par une bûche en bois. Il transpire, il n’en peut plus. Voilà plus d’une heure qu’il est là à travailler. Mais Eugène ne peut pas tout faire tout seul. Il n’a que deux mains ! Près de lui, Alexandre Tornay, le petit apprenti actionne le soufflet pour que les braises soient bien rouges. Les trois officiels sont toujours derrière lui, à regarder ce qu’il fait, à surveiller ses faits et gestes. Juste avant vingt heures, l’un d’eux s’adresse à Eugène.

– Eugène, il fait nuit, nous avons faim, dit-il. On irait bien chercher un petit casse-croûte.

– Certainement pas, répond le cycliste en levant la tête de son travail. Le règlement est le même pour tout le monde. Si vous avez faim, mangez du charbon ! Je suis votre prisonnier, vous êtes mes geôliers.

Le travail touche à sa fin. Pour consolider sa réparation, Eugène forge un petit rivet qui permettra de fixer définitivement la fourche. Une nouvelle fois, il demande l’aide d’Alexandre pour actionner la chignole. Une petite minute, un petit trou de part en part de la fourche. Quelques coups de marteau pour fermer le rivet et la réparation est terminée.

Eugène remercie Joseph Bayle et Alexandre, salue Maria et les enfants qui l’entourent toujours, prend le morceau de pain et la tomate que lui offre le forgeron et remonte sur son vélo. Il y a encore soixante-quinze kilomètres à parcourir avant l’arrivée. Devant lui, se dressent le col d’Aspin, le col de Peyresourde et la montée vers Bagnères de Luchon (douze kilomètres avec des passages à 8 %).

De la main, il salue tout le monde et disparaît au bout du village, suivi de près par la voiture des officiels.


Eugène Christophe avait disputé sa première course professionnelle le 5 Avril 1903.

C’est le 22 juillet 1913 qu’a eu lieu cet épisode véridique du tour de France. Eugène Christophe était alors leader du tour. Il est arrivé à Bagnères de Luchon avec quatre heures de retard sur Thys, le vainqueur de l’étape (malgré ces quatre heures perdues, il n’est pas arrivé dernier de l’étape. Quinze coureurs ont franchi la ligne après lui !) Les officiels lui ont infligé une minute de pénalité pour avoir été aidé par Alexandre qui a manié le soufflet et la chignole.

En 1951, Eugène Christophe est revenu à Sainte Marie de Campan. Il y a retrouvé Maria, Alexandre, Joseph et tous ses admirateurs. Occasion pour lui de faire une reconstitution de son exploit et d’inaugurer une plaque posée sur la forge. « Ici, en 1913, Eugène Christophe, coureur cycliste français, 1er du classement général du Tour de France, victime d’un accident de machine dans le Tourmalet, répara à la forge sa fourche de bicyclette. Quoiqu’ayant parcouru de nombreux kilomètres à pieds dans la montagne et perdu plusieurs heures, Eugène Christophe n’abandonna point l’épreuve qu’il aurait dû gagner, fournissant ainsi un exemple de volonté sublime. »

 

© Amor-Fati 5 décembre 2018 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 5 décembre 2018 par Amor-Fati dans la catégorie "Au fil des jours", "Hommage

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