février 6

Le golf de Fra Mauro

shepard

Alan est un joueur de golf chevronné. Il connait  tous les terrains des Etats-Unis. Il les a tous essayés, ou presque. Plusieurs fois, il est venu en Europe, et a tapé la balle dans les endroits les plus insolites.

Ce matin, il est arrivé de bonne heure pour pouvoir jouer un peu. Et il a bien fait de se lever tôt. Ils ne sont que deux sur le terrain.

Il n’y a que son copain Ed et lui.

«  Ah ! La route a été longue mais nous y sommes !*  déclare Alan en posant le pied sur le terrain.

Lentement, il se dirige vers l’aire de départ où il a choisi de placer son tee.

Il place sa main en visière au-dessus de ses yeux pour apercevoir le fairway qui s’étend devant lui, et cherche le green dans lequel sa balle va arriver.

C’est un geste habituel pour un golfeur, mais assez saugrenu ici et pour deux raisons. D’abord, il n’y a pas de soleil. Du moins pas où il se trouve. Ce qui diminue d’autant le risque d’être ébloui.

Et puis, il faut que vous sachiez que le golf de Fra Mauro est un terrain assez exceptionnel.

Si si…

Voyons, je vais vous guider…

Un dix-huit trous ? Non.

Un neuf trous alors ? Non plus.

Un six trous ? Pas plus…

Voyons, c’est un peu particulier. C’est un golf qui n’a pas de trous. Ou plutôt si. Si vous voulez qu’il y ait un trou, hé bien vous le faites. Vous-même ! Elle est pas simple la vie ? Et puis si vous en voulez deux ou trois, vous en faites deux ou trois. C’est aussi aisé que ça ! Vous prenez votre club, un bois bien large et bien costaud ou un fer assez affuté, et vous cognez comme un sourd, où vous voulez. Et puis après, d’un petit geste habile et délicat du pied, vous étalez la poussière tout autour, histoire de lisser un peu.

Des greens ? Non, il n’y en a pas.

Des mares ? Non plus. Pas de danger que votre balle se perde au milieu du lac…

Des piquets indiquant l’emplacement des trous ? Il peut y en avoir. Rien de plus facile. Après avoir creusé votre trou (voir plus haut), vous plantez votre poteau. C’est aussi simple que ça !

Pas d’arbres non plus, ni de buissons, ni même de bunkers de sable fin.

Mais après votre partie, vous pouvez au moins aller vous désaltérer au Club House devant une bonne bière fraiche ? N’y songez même pas. Pas de bière, ni de whisky, ni de San Pellegrino. Rien.

C’est un peu austère, me direz-vous. La réponse est oui. Le terrain, en fait, est un immense bunker, composé uniquement de cailloux. Ici, on ne pratique pas le Green Golf, mais le Stone Golf. Avez-vous déjà essayé ?

Toujours est-il qu’Alan est prêt. Il pose sa balle sur le sol et choisit un fer 6. Pas un 3 ou un 2, non, un fer 6. C’est son choix. Il le tient à deux mains et s’apprête à frapper la balle, droit devant lui, mais il est un peu engoncé dans ses vêtements. Comme il faisait assez froid ce matin, il a enfilé une combinaison certes chaude et confortable, mais assez… encombrante. Elle ne le laisse pas entièrement libre de ses mouvements.

Il n’a pas le choix, il va frapper la balle d’une seule main.

« C’est bien la première fois que je fais ça, dit-il à Ed qui est resté à ses côtés.

– Applique-toi, répond son ami.

Alan, comme il le peut, prend son élan pour le swing du siècle et frappe la petite balle blanche.

Ed est écroulé de rire. La balle a parcouru environ un mètre cinquante.

Topée*, lui dit-il !

Ce qui, dans le langage des golfeurs, signifie « frappée dans la terre ». La balle a été prise trop par en-dessous.

– T’es marrant, toi, d’une seule main, je voudrais bien t’y voir, répond Alan à la moquerie non déguisée de son collègue.

– Allez, deuxième essai, propose Ed en plaçant la balle devant son ami. Et cette fois, essaie d’embarquer un peu moins de caillou !!*

– Oh, ça va, ça va. Fous-toi de moi.

Toujours aussi balourd, Alan prend à nouveau son élan et frappe.

Un peu mieux. Une bonne dizaine de mètres, presque au ras du sol. La balle n’arrive pas vraiment à décoller.

– C’est mieux, lui dit Ed, mais pas encore brillant ! Je t’ai connu en meilleure forme.

– Allez, une troisième, tu vas voir ce que tu vas voir ! Le roi du swing, qu’on m’appelle, tu vas te rendre compte par toi-même que je n’ai pas usurpé ce surnom.

Et en effet, le troisième essai est nettement meilleur.

La petite balle est partie droit devant Alan. A un mètre du sol, d’accord, mais un swing extrêmement tendu.

La balle n’est pas partie très vite, mais elle file droit devant, en rase motte et disparait du champ de vision des deux amis.

– Ah là. Moi je dis Monsieur exulte Ed. Celle-là restera dans les annales à mon avis.

– Oui, répond Alan. C’est un bon coup. Elle va voler sur des miles et des miles.*

– Tu exagères toujours tout, toi !

– Bon, une dernière pour la route, propose Alan.

– Non, lui répond Ed. On doit rentrer, tu le sais bien, on n’a plus le temps.

– Mince alors, peste Alan. Faire tant de route pour frapper seulement trois balles. C’est un peu lourd quand même.

– Sois déjà content de ce que tu as fait. Tu as frappé trois balles à Fra Mauro, tout le monde ne peut pas en dire autant !

– Sûr ! A mon avis, je suis le seul au monde à avoir réussi cet exploit. Et tu sais pourquoi ?

– Oui, parce que tu es le seul au monde à avoir essayé !! Allez, viens, on y va. C’est pas le tout de s’amuser, il faut songer à rentrer, nos femmes nous attendent !»

Et les deux hommes, laissant sur place balles et fer font demi-tour et regagnent le vaisseau lunaire. La mission Appolo XIV est terminée. Il faut se reconcentrer pour préparer le retour sur Terre.

 

(Le 6 Février 1971, Alan Shepard devient le seul homme au monde à avoir frappé trois balles de golf sur la lune. Commandant de la mission Appolo XIV, il était accompagné de son camarade Ed Mitchell.  Il a effectivement joué avec un fer 6 et l’encombrement de sa combinaison spatiale l’a empêché de frapper à deux mains. Fra Mauro est le nom du cratère lunaire sur lequel s’était posé le LEM.)

Les phrases en italique et notées d’un * sont des phrases authentiques.

© JM Bassetti 06/02/2013 Tous droits réservés.

© Amor-Fati 6 février 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 6 février 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

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