mars 30

Le grand nettoyage

tournesols

Il fait chaud, très chaud.Nous sommes au mois de juillet. Et pourtant, dans le champ en fleurs, derrière le château d’Auvers sur Oise, un immense feu brûle de toutes ses flammes. Des flammèches se détachent du brasier et montent vers le ciel étoilé. Tout là-haut, la lune, qui en est à son premier quartier, se détache, lumineuse, sur le noir de la nuit.

Vincent danse devant les flammes, un flacon de vin à la main. A dix pas derrière lui, son chevalet laisse entrevoir une toile représentant des fleurs. Un tableau inachevé, à peine esquissé. Sa palette est posée à même le sol. Des taches jaunes, rouges et vertes font comme un début d’arc en ciel dans la lumière sombre de la soirée. Cinq pinceaux de différentes tailles traînent par terre près d’une bouteille vide appuyée contre le chevalet.

« Aujourd’hui, c’est le grand nettoyage, hurle Vincent qui semble s’adresser à la lune, seule témoin de cette scène surréaliste.

Vincent, titubant, s’approche du grand feu dont la lumière vive inonde l’obscurité de la nuit. La chaleur est intense et il a un geste de recul. Mais son dessein est plus fort que tout.

– Tout doit disparaître ce soir, crie-t-il, les yeux pointés vers le ciel. Tout, j’ai bien dit tout !!

Et la tête renversée en arrière, il avale une longue rasade de vin. Difficilement, il se penche en avant vers le tas de toiles qu’il a déposées devant le feu.

– Tournesols dans un vase, descendez, on vous demande !

Et d’un geste mal assuré, il lance le châssis de bois dans le feu. Les flammes ne sont pas longues à entourer le tableau de toile.

– Oh, c‘est joli, ça fait même du vert !

Effectivement, en léchant certains pigments de couleur, les flammes prennent une légère teinte verdâtre.

– Et un vase avec trois tournesols, et un vase avec quinze tournesols !

Les fleurs de soleil stylisées sur les toiles tombent une à une dans le brasier. Les étincelles montent en formant des bouquets de feu. Vincent s’approche, et d’un coup de pied maladroit, repousse vers le milieu du feu les fleurs déjà roussies par la chaleur. Il titube, manque de tomber au milieu de la flambée. Toute la série des Tournesols finit de se consumer dans un immense feu de joie derrière le château d’Auvers.

– Bon débarras, hurle-t-il, bon débarras ! Toiles de merde, fleurs de merde, tournesols de merde ! Pourquoi tant de lumière, pourquoi tant d’espoir sur une toile alors qu’aujourd’hui ma vie n’est qu’obscurité et dégoût ? Qu’ai-je à faire de tant de jaunes, d’oranges et de rouges aujourd’hui ? Moi qui voulais tant que ma vie soit lumière, bonheur et simplicité, pourquoi est-elle devenue sombre, compliquée, triste et sans espoir ? Saloperie de fleurs, saloperie de vie !

Et d’un geste étonnamment rapide et précis vu son état, Vincent sort un révolver de la poche intérieure de sa veste. Avec application, il l’applique contre sa poitrine et sans la moindre hésitation, appuie sur la détente.

Van Gogh s’effondre à dix pas du feu. Il saigne abondamment. Mais la faucheuse ne veut pas de lui. Pas encore. Décidément, s’il est devenu difficile de vivre, il est aussi malaisé de mourir. Laissant là son matériel de peinture, laissant finir de se consumer les cinquante toiles qu’il a jetées au feu, Vincent se redresse comme il peut, et, se tenant aux arbres qu’il rencontre, mettant un temps infini à accomplir quelques pas, se dirige vers sa chambre.

C’est là, affalé sur son lit que son logeur, Arthur Ravou le découvre au petit matin. Les soins du bon docteur Gachet n’y peuvent rien. La blessure est trop profonde et Vincent a perdu trop de sang.

Théo Van Gogh, averti par le médecin arrive de toute urgence. C’est dans une chambre vide de tout tableau qu’il entre au petit matin.

– Vincent, Vincent, mon Dieu, qu’as-tu fait ?

– Il le fallait Théo, ce n’était plus tenable.

– Pourquoi, Vincent, mais pourquoi as-tu fait ça ?

– Il fallait que tout disparaisse, Théo. Je ne pouvais plus rien supporter. Les toiles, toutes les toiles, je les ai toutes brûlées. Tout devait disparaitre, même moi. Jusqu’au bout…. Aller jusqu’au bout…. Ne pas reculer…

La voix de Vincent est devenue presque inaudible. Ce n’est plus qu’un râle sorti d’un corps exsangue. Théo se penche et pose son oreille contre la bouche de son frère.

– Tout… disparaître… Théo…

Nous sommes le 29 juillet 1890.  Vincent Van Gogh s’éteint doucement dans sa chambre d’Auvers sur Oise. Dans le champ derrière le château, fument encore les restes de l’œuvre complète du peintre. Œuvre à jamais perdue que personne ne pourra contempler.

(Le 30 mars 1987 Les Tournesols de Vincent van Gogh devient le tableau le plus cher de la Terre, lors d’enchères publiques chez Christie’s à Londres, où il est vendu en moins de 5 minutes pour la somme record de 22,5 millions de livres sterling, soit plus de 220 millions de francs. Il s’agit là du record absolu sur le marché de l’art lors de ventes aux enchères.)

© Amor-Fati 30 mars 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 30 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Histoire réécrite", "Hommage", "Uchronie

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