janvier 21

Le marchand de bonbons de Montparnasse

melies« Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire !!

Sept ans. Ça n’a l’air de rien sept ans, mais ça commence à compter. Avant de souffler les bougies de son gâteau, Mathilde  compte à voix haute : Un an, deux ans, trois ans,… Et puis elle  souffle toutes les bougies d’un seul coup. Il lui reste même de l’air dans ses petits poumons et elle s’amuse à continuer à souffler. Jusqu’à ce qu’elle devienne toute rouge.

Grand-mère s’approche d’elle doucement.

– Tends la main, lui dit-elle, et ferme les yeux.

Mathilde ferme les paupières et tend sa petite main.

– Bon anniversaire, ma grande, lui souffle Grand-mère. Et elle dépose deux pièces dans la main de sa petite fille.

Mathilde garde les yeux fermés. Elle resserre les doigts et essaie de reconnaitre les pièces à tâtons. Ce n’est pas bien difficile.

– Deux pièces trouées. Oh grand- mère, comme je suis contente !!! Merci, merci encore !

Elle se jette dans les bras de la vieille dame.  Dix sous, dix petits sous, dix sous, c’est pas beaucoup…. Mais si, c’est beaucoup, dix sous. De quoi s’acheter, de quoi s’acheter…. Tout un tas de belles choses.

Mathilde a les yeux qui brillent.

– Bien. Si nous allions faire un petit tour, juste histoire de digérer tout ce que tu nous as fait à manger, propose Monsieur Druhot à sa femme. C’était un excellent repas pour l’anniversaire de Mathilde, mais je me sens un peu lourd. Allons nous dérouiller les jambes, ça nous fera le plus grand bien.

– On peut aller à Montparnasse ? demande Mathilde d’un air malicieux.

– A Montparnasse ? Et pourquoi donc, grand Dieu, demande Madame Druhot.

– Parce que je voudrais dépenser les sous de Grand-mère chez Monsieur Georges.

– Chez Monsieur Georges ? Et expliquez-moi, Mademoiselle Mathilde, comment vous connaissez Monsieur Georges, interroge le père de la fillette.

– Je passe devant souvent quand on prend le métro à Montparnasse, c’est un petit magasin de bonbons et de jouets. Il y a des cordes, des yoyos, des osselets, des scoubidous.. Oh papa, ça me ferait tellement plaisir.

Depuis la rue du Cherche midi, ça ne fait pas très loin. On rejoint la rue de Vaugirard, puis la rue de Rennes en passant devant l’Hôtel Victoria et on arrive à la gare. C’est l’idéal pour une promenade digestive.

– Allons-y, propose Madame Druhot. Mais couvrez-vous bien, il fait froid cet après-midi.

Toute la famille marche d’un bon pas en direction de la gare Montparnasse. Tout devant, Mathilde donne le rythme. Elle avance, mains dans les poches et malgré ses gants de laine, elle sent bien les deux pièces, reconnaissables à leur trou central.

– Bonjour, ma petite demoiselle, annonce Monsieur Georges en guise d’accueil.

– Bonjour Monsieur, répond poliment Mathilde.

Monsieur Georges et un vieux monsieur d’une soixantaine d’années. Il porte une casquette pour cacher sa calvitie et pour se tenir chaud. En été, il porte plutôt un canotier. Il a le visage allongé et porte une belle moustache style Napoléon III, avec un petit bouc pointu qui lui allonge encore le menton. Son regard noir perce la petite fille. Mais c’est un regard bienveillant. Celui d’un homme qui aime les enfants. Et ça se voit.

– Alors, continue-t-il ? Tu veux quelque chose ? Tu as des sous ?

– Oui, j’ai dix sous, répond Mathilde en montrant au marchand les deux pièces qu’elle vient d’extraire de sa poche.

– Mais tu n’es pas obligé de tout dépenser aujourd’hui, sermonne Monsieur Druhot. C’est une somme quand même. Tu peux en garder pour plus tard.

– Oh, papa, s’il te plait, depuis le temps que je passe devant, il y a plein de choses que je veux.

– Allez, annonce Monsieur Georges, qu’est-ce qui te ferait plaisir ?

-Un roudoudou, s’il vous plait.

Mathilde sait ce qu’elle veut.

– Menthe ? Fraise ? Orange ou citron ?

– Citron, s’il vous plait. Ou… Menthe… Je ne sais pas. Allez, donnez-moi les deux s’il vous plait.

Monsieur Georges sourit, se saisit des deux coquillages pleins de sucre et les pose devant lui.

– Et puis ? interroge-t-il.

– C’est combien les fils à scoubidous ?

– C’est deux sous les dix.

– Oui, je veux ça, dit Mathilde…. Et puis…..

– Tu veux des caramels ? Tu en auras dix pour un sou.

– Oh oui, d’accord…

Monsieur Georges est très attentif à la commande de la petite fille. Ce ne sera pas un gros gain, mais les petits ruisseaux font les grandes rivières, dit-il souvent. Même les petites ventes sont importantes.

A ce moment, un livreur se présente devant la petite boutique. Il porte deux gros cartons. Avec un peu de culot, il passe devant tout le monde et se place devant le commerçant, ignorant complètement la petite fille.

– Bonjour Monsieur Méliès, dit-il. Voilà la livraison que vous attendiez.

– Merci Raymond, lui répond le commerçant. Il était temps. Tu es allé la chercher à pied ?

– Oh ! Arrêtez de me blaguer, Monsieur Méliès, répond le livreur, vous savez bien que je n’y suis pour rien. Allez, à la prochaine.

– Raymond, attends…. Tiens, voilà pour toi.

Et le commerçant donne au jeune homme une pièce de un sou.

– Merci M’sieur Méliès, le Bon Dieu vous le rendra !

– J’y compte bien, répond Monsieur Georges en riant.

Monsieur Druhot s’approche. Il semble avoir été touché par on ne sait quel éclair. A-t-il bien entendu ?

Il place sa main sur la tête de sa fille et s’approche du commerçant.

– Attends, Mathilde, dit-il à la fillette. Excusez-moi, Monsieur, j’ai entendu ce jeune homme vous appeler Monsieur Méliès, il me semble.

– C’est normal, Monsieur, puisque c’est mon nom.

– Mais ma fille vous appelle Monsieur Georges.

– C’est normal aussi, puisque c’est aussi mon nom. Je m’appelle Georges Méliès, c’est aussi simple que ça.

– Mais… alors ça, c’est un peu fort, continue Léon Druhot. Seriez-vous un parent de Georges Méliès qui a fait du cinéma il y a une vingtaine d’années ?

– Ah non, désolé, je ne suis pas un parent de ce Monsieur.

– Excusez-moi, le coupe Léon Druhot. La coïncidence aurait été trop belle.

– Je ne suis pas un parent de Monsieur Méliès, le cinéaste…

Monsieur Georges laisse planer un court silence, puis il assomme le père de la fillette en annonçant :

– Je suis Georges Méliès, en insistant bien sur le SUIS.

Léon Druhot est abasourdi. Mathilde, lui tire sur le pantalon.

– Papa, papa, laisse-moi continuer ma commande… Papa, papa, s’il te plait.

Mais l’homme est littéralement subjugué.

– Vous voulez dire que le voyage dans la lune ?

– C’est moi.

– Et l’affaire Dreyfus ?

– C’est encore moi.

– Les spectacles de magie ?

– Toujours moi.

– Le voyage à travers l’impossible ?

– Cessez donc de me rappeler tous les titres de mes films, Monsieur, je vous dis que je suis Georges Méliès. Mais cette époque est derrière moi maintenant. Comme vous le voyez, je vends des bonbons, et c’est ça qui me fait manger tous les jours.

– Georges Méliès, Georges Méliès, reprend Léon Druhot. Alors ça… Je me présente : je suis Léon Druhot, et je travaille à Ciné-Revue. Je suis tellement heureux, et tellement honoré, Monsieur Méliès, dit-il en lui tendant la main. J’aimerais tellement vous parler, j’aurais des choses à vous proposer…

Georges Méliès saisit la main de son interlocuteur.

– Je suis heureux de vous voir, Monsieur Druhot, dit-il. J’ai lu bien souvent vos articles mais excusez-moi, j’ai quelque chose d’important à faire avant de vous parler.

– Ah bon, et quoi donc ? demande Druhot.

– Cette petite fille était avant vous, il me semble, dit-il en désignant Mathilde, et j’aimerais bien terminer de la servir. « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ». »

 

(Georges Méliès, grand cinéaste de la fin du XIX° et du début du XX° siècle se retrouve ruiné en 1923. Il cesse alors toute activité cinématographique. En 1925, il épouse Charlotte Faes, l’une de ses anciennes actrices connue sous le nom de Jehanne d’Alcy. Elle est marchande de bonbons et de jouets à la gare Montparnasse. Il s’occupe alors de la boutique. En 1928, Georges Méliès fait la connaissance de Léon Druhot, passionné de cinéma. Celui-ci organise, en 1929, un grand gala, salle Pleyel pour honorer le cinéaste. Le Tout Paris est présent et fait un triomphe au réalisateur. Mais, déjà âgé, Georges Méliès ne reprendra pas ses activités. Il meurt le 21 janvier 1938 à l’hôpital Léopold Bellan à Paris à l’âge de 77 ans.)

© JM Bassetti 21/01/2013 Tous droits réservés

© Amor-Fati 21 janvier 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 21 janvier 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

3 COMMENTS :

  1. By Loïc on

    Le film Hugo Cabret de Scorsese retrace cette histoire à la mode du cinéma d’aujourd’hui avec force effets spéciaux. Mais j’ai bien apprécié tout de même cet hommage à notre grand Méliès moins poétique cependant que le texte de Jaen-Marc.
    @Jean-Marc : tu as laissé quelques fautes d’orthographe ; une simple relecture te permettra de les corriger mais je peux te les signaler si tu préfères.

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  2. By JMB (Auteur) on

    Je pense avoir corrigé. Merci. SI tu as Hugo Cabrese, j’aimerais bien le voir, je l’ai raté à sa sortie…

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