mars 12

Le marronnier et ses petits

anneFLundi 23 Août 2010,

Chère Kitty,

Le vent a beaucoup soufflé aujourd’hui. La tempête a été d’une violence rare. La matinée était brûlante et il est vite devenu évident que l’orage allait arriver. Vers midi, lorsque j’ai regardé par la lucarne de ma chambre, je pouvais voir les nuages qui filaient à toute vitesse sous les attaques du vent. Margot est venue me rejoindre dans notre chambre. Grimpées sur une chaise, nous avons regardé dehors et nous avons vu que le vent avait encore redoublé de vigueur. La pluie frappait contre le carreau. C’était terrible. Les branches du marronnier étaient secouées comme des fétus de paille. Je pense que toi aussi tu aurais été impressionnée par le bruit. A midi et quart, nous avons entendu au loin le carillon de Westertoren. Comme je te l’ai déjà dit, j’aime ce carillon, c’est un bruit rassurant qui rythme nos  journées et nos nuits.

Maman est montée nous voir. Il me semble qu’elle aussi était un peu inquiète de ce qui se passait. Elle est arrivée dans notre chambre avec une cruche d’eau et trois verres, car la chaleur était intense. Nous avons bu toutes les trois dans un silence impressionnant. Aucune de nous ne voulait prendre la parole pour masquer le bruit de la tempête qui continuait à sévir dehors. La pluie cognait fort. Le vent sifflait contre la lucarne mal étanche et un courant d’air frais circulait dans l’air chaud de la pièce.

Maman nous a embrassées, nous a dit de ne pas nous inquiéter et elle est redescendue préparer le repas. Si tu veux mon avis, elle avait encore plus peur que nous, mais continuait à jouer parfaitement son rôle de mère rassurante et protectrice.

En attendant de manger, je me suis assise sur mon lit pour lire un peu. Le vent faisait comme une berceuse et je n’ai pas été longue à m’endormir. Vers une heure et demie, j’ai été réveillée par un énorme bruit. Une bourrasque plus forte que les autres hurlait dehors. Je suis remontée sur la chaise pour tenter de voir ce qui se passait dehors. A peine étais-je installée qu’un craquement sinistre s’est fait entendre, et devant mes yeux épouvantés, j’ai vu disparaître le feuillage du marronnier. Tu aurais vu ça, c’était une atmosphère d’apocalypse. Par bonheur, il n’est pas tombé de notre côté et il n’y a eu aucun dégât à l’appartement.

Il y a trois ans, la mairie d’Amsterdam avait déjà voulu l’abattre car il était devenu dangereux. Un comité de soutien s’était alors constitué et le marronnier avait été sauvé. Mieux, il avait été consolidé par des barres de métal pour éviter qu’il ne s’effondre. Mais que veux-tu Kitty, la nature a été plus forte et malgré tous les efforts réunis, il est tombé quand même. Il parait qu’il avait cent cinquante ans, certains disent même cent quatre-vingts. Tu imagines tout ce qu’il a vu passer devant lui ? Pendant le repas, Maman m’a dit qu’il devait peser près de trente tonnes. J’en frissonne encore rien que de penser aux dégâts qu’il aurait pu occasionner à notre maison.

Mais le malheur des uns fait le bonheur des autres. Il y a quatre ou cinq ans, des gens sont venus ramasser les marrons et les ont plantés pour faire des jeunes pousses. Près de deux cents jeunes arbres ont ainsi pris racine. Mon marronnier était tellement célèbre que ses enfants vont être plantés aux quatre coins du monde. Ici à Amsterdam pour commencer, il va y en avoir une centaine dans un jardin créé spécialement. Papa nous a dit qu’il y en aurait aussi à Paris, à Londres, à Berlin, à Jérusalem, à New-York, à la Maison Blanche de Washington, mais aussi au Japon, à Montréal, et peut-être même en Chine. Tu te rends compte Kitty ? Mon vieux marronnier hollandais abattu va renaître aux quatre coins du monde. Je suis heureuse de savoir que dans le monde entier on se souviendra du marronnier de Keizersgracht. Peut-être les hommes trouveront-ils enfin la paix et la sagesse à l’ombre de mon arbre ?

Papa m’appelle, je dois descendre.

Bien à toi.

Anne.

(Anne Frank est décédée du typhus le 12 Mars 1945 au camp de Bergen Belsen. Il existe bien plus de deux cents pousses du marronnier de  Keizersgracht à travers le monde. Dans son journal qu’elle a tenu pendant deux ans, Anne Frank s’adressait à une amie fictive et tous ses textes commençaient par «Chère Kitty».)

© Amor-Fati 12 mars 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 12 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage", "Uchronie

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