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Le retour de l’enfant du pays

tarbesLundi 17 Juin 1974. Théâtre des Nouveautés. Tarbes. Tous les billets ont été vendus depuis plus d’un mois. Il ne reste plus une seule place depuis longtemps déjà. Elle est attendue. Elle est un peu l’enfant du pays. Elle a vécu ici pendant cinq années, parmi les plus sombres de sa vie. A partir de 1940 et jusqu’à la libération. Une étoile jaune cousue sur la poitrine.

Chaque année, à peu près à la même date, elle vient chanter ici et à chaque fois, elle fait salle comble. Les Tarbais lui font tous les ans le triomphe qu’elle mérite.

C’est qu’on la connait bien ici ! Elle habitait rue des Carmes, une grande maison au portail vert. Certains voisins sont toujours vivants et viennent lui donner des nouvelles de leur famille. Ils parlent ensemble, ils rient, ils se rappellent les souvenirs communs, les soirées au coin du feu, les souvenirs d’école.

Malgré la peur de la déportation, malgré l’injustice de la guerre qui frappe aveuglément hommes, femmes, enfants et vieillards, Monique garde un excellent souvenir de cette ville pyrénéenne. Elle habitait là avec ses parents, ses frères, sa sœur, sa grand-mère et sa tante. Ça en faisait du monde. Une famille soudée, dirigée par un père trop souvent absent, mais attentionné et aimant auprès de ses enfants lorsqu’il était à la maison. Monique se souvient encore avec émotion des belles histoires qu’il inventait le soir pour les endormir, Jean, Régine, le petit Claude et elle. Quelle imagination il avait !  Même après le passage de la ville en zone occupée, toute la famille a pu continuer à vivre tranquillement, comme si la guerre n’était pas là, comme si cette étoile n’avait pas de conséquence pour eux.

Lorsqu’elle a commencé à chanter, elle a promis à ses amis Tarbais qu’elle reviendrait chaque année leur distiller ses dernières créations. Et 1974 ne fait pas exception. Elle est arrivée le dimanche soir, a mangé et dormi chez des amis. Depuis huit heures ce matin, comme elle le fait chaque jour de concert, elle hante le théâtre, teste tous les coins et les recoins, multiplie les répétitions avec son pianiste et son accordéoniste, passe un temps fou à régler la balance avec une précision d’horlogère.

Vingt heures trente. Précisément. La salle est pleine. Les Tarbais discutent entre eux tout en surveillant la scène du coin de l’œil. La lumière diminue doucement jusqu’à s’éteindre complètement. Le lourd rideau rouge est toujours fermé. Soudain, un piccolo commence à jouer, suivi d’un son de violon. Le public se tait. Le rideau se lève lentement. L’introduction musicale est longue, bien orchestrée, bien jouée, bien rythmée, comme elle l’aime. Du coin de la coulisse, Monique regarde d’un œil bienveillant ce public qu’elle aime tant dans cette ville qui, malgré les souvenirs de la guerre, lui rappelle les bons moments de son enfance.

L’introduction se termine. La poursuite s’allume côté Cour. Il est vingt heures trente-quatre. Barbara entre en scène.

Voilà une uchronie comme j’aime les inventer. Refaire la vie pour la rendre plus gaie, plus légère, plus vivable en un mot. Tarbes est le pire souvenir de la vie de Monique Serf. Elle y a connu l’inceste de la part de son père qui venait régulièrement la rejoindre dans sa chambre. Elle y a également connu la dénonciation d’un bon français qui est allé expliquer aux autorités allemandes qu’une famille juive vivait au 5, rue des carmes. Elle a quitté Tarbes de nuit en mars 1942. Barbara a toujours refusé de chanter à Tarbes. Elle a cependant accepté de donner un concert unique au Parvis à Ibos, à 7 kilomètres de Tarbes, tout en précisant qu’elle refuserait de passer par la ville, ni même d’entendre prononcer son nom.

(Le 28 mai 1970, sortait l’album « L’aigle noir » de Barbara. Dans ses mémoires, publiées en 1988, la longue dame brune a avoué que l’aigle noir était la représentation métaphorique de l’inceste subi pendant son enfance.)

© JM Bassetti 28 mai 2013. Tous droits réservés.

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Ecrit 28 mai 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage", "Uchronie

4 COMMENTS :

  1. By Loïc on

    C’est malin, je viens de passer près d’une demi-heure à faire des recherches sur le théâtre des nouveautés de Tarbes (très beau) et surtout sur Barbara au lieu de corriger mes cahiers. J’ignorais cette histoire avec Tarbes où sa famille s’était réfugiée et où est né son petit frère en 42. A part les actes incestueux, cette période est passée sous silence sur la page Wikipedia qui lui est consacrée. Heureusement, j’y ai appris qu’elle avait eu une relation avec Pierre Arditi ce qui est tout de même plus important.

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  2. By Annie on

    Nous étions dans la voiture, mon père nous conduisait vers notre maison des Hautes Alpes et moi je ne dormais pas. Il faisait nuit, juste avant le petit matin. A la radio passait « L’aigle Noir de Barbara ». J’étais adolescente et j’entendais pour la première fois cette chanson, que la nuit protectrice me livrait en confidence. J’avais été à la fois saisie par la beauté de cette voix, de ces paroles mais, dans le même temps, j’avais été envahie par un malaise indéfinissable dont je n’ai compris le sens que bien des années plus tard, à la lecture du livre de Barbara « Il était un piano noir » … Je ne connaissais pas ce désamour qu’Elle avait eu pour Tarbes, mais comme j’en comprends les rasions ! Merci pour cette jolie uchronie et la remontée de toutes les émotions que cette chanteuse prodige véhiculait !

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  3. By Aurélia on

    Je lis certains de tes textes ce soir. Et je tombe sur celui-ci…. Je réécoute l’aigle noir… Merci de nous faire partager ton talent Jean-Marc.

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