février 4

Le rêve d’Icare

reichelt

François ressent au fond de lui-même une immense impression de bonheur. Il plane ! A tous les sens du terme. Il est le premier homme à découvrir Paris tel qu’il le voit défiler sous ses yeux. Il essaie de ne pas trop bouger la tête pour ne pas briser cet équilibre qu’il sait précaire. Alors, il regarde devant lui, ou en dessous.

Oui, en dessous, car il est là-haut, dans le ciel, avec les oiseaux. Les bras et les jambes tendus, il se laisse porter par les courants. Jute un petit mouvement presque insensible de l’un ou l’autre de ses membres et il change de direction.

« Quelles sont les statues qui se trouvent au sommet de Notre-Dame ? se demande-t-il.

Il jette un coup d’œil rapide sur sa droite, relève légèrement son bras gauche. Instantanément, il sent l’air s’engouffrer sous son aisselle, tendre la toile et il bifurque dans la direction souhaitée. Les tours de Notre-Dame apparaissent et s’approchent à grande vitesse.

Il regarde, amusé, les silhouettes des passants, têtes en l’air en train de le désigner du doigt. Des enfants sautent sur place, crient, le saluent. Impossible pour lui de leur répondre, évidemment. Le moindre mouvement maladroit conduirait à la catastrophe. Alors, pour leur faire signe, il donne juste un petit coup d’aile d’un côté ou de l’autre et opère un léger changement de direction.

Notre-Dame. Il frôle enfin les deux grosses tours carrées. Il est extrêmement attentif. Personne n’a jamais décrit les éventuelles turbulences qu’il peut y avoir à cet endroit-là. Comment l’air réagit-il ? Il est fort possible qu’il y ait des tourbillons. Il ne s’offre qu’un seul passage.

– Quelle merveille, se dit-il. Quelle récompense après deux longues années de recherche et de travail. Mais pour quel résultat ? Pour quelle réussite ?

Demain, l’Aurore et le Figaro feront leur Une sur son exploit. Il lui faudra affronter les journalistes, leur raconter comment cette folle idée a germé dans sa tête, quels ont été ses tâtonnements, ses doutes, ses incertitudes, ses innombrables essais avec des mannequins, ses départs de plus en plus hauts, ses quelques blessures à la cheville qui ont retardé le grand saut de ce matin.

François survole maintenant la Seine. Il prévu de se poser là, à l’endroit même d’où il est parti. Boucler la boucle. Retrouver à l’arrivée les visages étonnés et admiratifs de tous ceux qui étaient perplexes au moment de son départ. Tous ceux qui ne croyaient pas en lui.

Il a déjà laissé derrière lui l’Île Saint Louis et les courants d’air le guident docilement le long du fleuve. Il aperçoit les péniches, les travaux de la nouvelle ligne de métro, les voitures qui empruntent le quai des Tuileries et les calèches légères tractées par un ou deux chevaux selon la richesse de leurs propriétaires. Voici le Pont Alexandre III reconnaissable à ses dorures et à ses alignements de becs de gaz. Il ne reste plus que le Pont des Invalides et le Pont de l’Alma avant son arrivée triomphale.

La ligne d’arrivée est évidemment visible depuis longtemps. Comment ne pas la voir ? Comment ignorer cet immense monument de métal qui s’érige au-dessus de Paris tel un phallus triomphant ?

François file à toute allure. Va-t-il réussir à se poser sur le perchoir du premier étage d’où il s’est envolé tout à l’heure ? Va-t-il retrouver la chaise qu’il avait posée en équilibre sur une table pour arriver au niveau de la rambarde ? S’il n’arrive pas à revenir au point exact, ce ne sera pas grave. Juste réussir à se poser sur le Trocadéro ou au pied de la Tour sera déjà une belle réussite.

François jette un rapide coup d’œil vers la droite. Au loin, la Place de l’Etoile et l’Arc de Triomphe. Mais surtout, surtout, un immense nuage noir qui s’approche de lui. De quoi s’agit-il ? Ça ressemble à une longue fourmilière. Il a l’impression de distinguer des milliers de petits points qui bougent dans tous les sens. Et soudain, il comprend. Des étourneaux. Un immense nuage composé de milliers d’étourneaux. Nuage qui se déforme au fur et à mesure qu’il avance. Parfois long, il se scinde en deux ou trois pour mieux se réunir en une masse compacte et solide. Et ce nuage vient droit sur lui. Il voudrait crier, faire peur aux oiseaux, les avertir de sa présence ici, mais il n’a aucun moyen de le faire. D’un coup de bras gauche vers le bas, il oblique vers le centre de la capitale, comme pour s’éloigner du danger, mais rien n’y fait. Le nuage s’approche irrémédiablement de lui. Les premiers oiseaux seront à ses côtés dans une poignée de secondes. Tenter un atterrissage ? Trop tard, ce n’est plus possible. Il est encore trop haut.

Déjà l’avant-garde de l’immense armée des oiseaux est à son niveau. Les premiers éclaireurs sont sur lui. Voulant éviter la première centaine de soldats des airs, il lève brusquement le bras droit en un mouvement réflexe. Aussitôt, la combinaison de tissu tendue au-dessus de lui se dégonfle et part en torche. Il ne peut plus rien contrôler. Il n’est plus maître de ses mouvements. Lui qui était le maître des airs il y a encore une minute est incapable désormais de se diriger dans le ciel.

François s’assoit dans son lit. Son premier geste est de lisser sa moustache, brune, longue et fournie. Il est en nage. Malgré le froid sévère qui règne sur la capitale, et par conséquent dans sa petite chambre sans chauffage, il transpire à grosses gouttes.

Quel rêve. Quel magnifique paysage il a aperçu pendant ces dernières minutes de sommeil. Il en oublie la fin qui n’était là que pour le ramener à la réalité.

Parce qu’il n’en demande pas tant. Tout ce qu’il souhaite, c’est se poser sur la pelouse, en bas, sans encombre après une chute ralentie par l’invention du siècle.

Il est six heures, le jour se lève à peine. François allume une bougie. En face de lui, posée sur une chaise, se trouve la superbe combinaison qu’il a cousue lui-même et qui va le couvrir de gloire.

Tout à l’heure, à huit heures trente, il a rendez-vous avec l’Histoire. L’Histoire avec un grand H. A huit heures trente précises, il sera le premier homme au monde à avoir réussi à sauter du premier étage de la Tour Eiffel.

Demain, le Figaro titrera : « François Reichelt, l’homme oiseau », avec une immense photo de lui en première page.

 

(François Reichelt, jeune tailleur pour dame du quartier de l’Opéra était persuadé d’avoir inventé le parachute.Le 4 février 1912, il obtient de la Préfecture de police l’autorisation de faire un essai de son invention depuis le premier étage de la Tour Eiffel, à condition d’utiliser un mannequin. Mais il refuse d’utiliser le mannequin et teste son invention sur lui-même (sans filet). Quatre secondes plus tard, l’impact de son corps crée un trou de vingt centimètres dans la pelouse du Champ de Mars L’autopsie révélera que François Reichelt est mort d’une crise cardiaque survenue pendant la chute. Il avait 34 ans)

© JM Bassetti 04/01/2013 Tous droits réservés.

 

© Amor-Fati 4 février 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 4 février 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

1 COMMENTS :

  1. By jmb on

    Franchement, quand on regarde ce qu’il a sur le dos, comment a-t-il pu une seule seconde imaginer qu’il allait voler ? Et que dire de ces gens qu le regardent et qui ne disent rien ???

    Répondre

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