décembre 18

Le vieux facteur est mort

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Dans la ville de Crémone, ce n’est qu’un cri :

« Antonio est mort.»

Antonio était un vieillard. Il a rejoint le ciel à l’âge de quatre-vingt-treize ans. Il faut être aimé des Dieux pour rester sur Terre jusqu’à un âge aussi avancé. Surtout en 1737, où, vous le reconnaitrez, les centenaires ne courent pas les rues.

Pourtant, à l’abri, dans son grenier où il a passé ses dernières années, Antonio semblait à l’abri, oublié des Dieux, dit-on.

Antonio, il était connu, archi-connu. Les gens venaient à Crémone exprès pour lui. Il était vénéré, aimé, adulé.

Il était né ici, dans cette petite ville d’Italie écrasée sous le soleil brûlant de l’été.

Il a grandi derrière les murs de la ville, a échappé à l’épidémie de peste et a travaillé toute sa vie, jusqu’au bout.

Et c’est ici qu’il est mort.

Son métier ? Il était facteur, tout simplement. Comme son père et son grand-père. Comme le sont ses fils désormais.

Un simple facteur comme il en existe des centaines.

Mais Antonio était le meilleur, le plus beau, le plus grand des facteurs.

Et même maintenant, en 2012, il n’y a pas un facteur, pas un seul qui lui arrive à la cheville.

Les plus grands en Italie se sont payés ses services. Et même si on habitait Naples, Rome ou Milan, c’était à Crémone qu’on venait rencontrer le facteur.

Lui, sa spécialité, à Antonio, en tant que facteur, c’était la distribution des notes.

Des notes gaies, lâchées çà et là et qui vous mettaient le cœur en joie. Après son passage, vous aviez un air entrainant dans la tête et il ne vous lâchait pas de la journée.

Il savait aussi répandre des notes tristes, langoureuses, mélancoliques. Elles vous laissaient dans l’âme une impression de repos, de bien-être et de quiétude.

La tristesse n’était jamais triste avec Antonio. Elle savait être belle, chaleureuse et douce.

Avec les notes qu’il distribuait chaque jour, il a animé la ville entière, tous les moments importants de la vie : les naissances, les baptêmes, les communions, les mariages, les enterrements.

Tout convenait à Antonio qui ne faisait pas de différences.

Antonio a bercé tous les moments importants de sa ville, de sa région et du pays tout entier.

Aujourd’hui, en 2012, les notes d’Antonio se font toujours entendre. Les plus grands, les plus illustres se disputent l’honneur de continuer à distiller les fameuses notes de Monsieur Antonio.

Trois cent cinquante ans après, il est toujours reconnu comme le meilleur, le plus grand, le plus génial facteur que la Terre ait porté.

Mais il n’était que facteur, me direz-vous.

Un facteur ne laisse pas une telle trace. Dans un village oui, peut-être. Dans une ville, à la rigueur, et encore, dans un quartier.

Mais comment un facteur, un simple vieux facteur de quatre-vingt-treize ans peut-il laisser une telle trace, un tel souvenir ?

Parce que Antonio n’était pas un facteur comme les autres, vous l’avez deviné.

Antonio était facteur de violons, de violoncelles, d’altos et de guitares.

Et il s’appelait Stradivari.

Vous le connaissez tous, avouez-le.

Son nom a été latinisé. On connait ses œuvres, car ce sont des œuvres, sous le nom de Stradivarius.

 

(Le 18 décembre 1747, s’éteignait, à l’âge exceptionnel de 93 ans, Antonio Stradivari, dit Stradivarius, luthier et facteur d’instruments à cordes. Il a fabriqué 1100 instruments. Aujourd’hui, en 2012, il reste 696 violons, 63 violoncelles, 13 altos, 3 guitares, une harpe et 2 mandolines qui portent l’estampille du plus grand des luthiers. Ces instruments s’arrachent à prix d’or et sont la propriété de musiciens exceptionnels ou de riches collectionneurs. Chaque instrument porte un nom de famille qui le distingue des autres.)

 

© Amor-Fati 18 décembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 18 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage

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