février 23

Les dangers du tabac

stanislasStanislas est sur la fin de sa vie. Il a quatre-vingt-huit ans, pèse près de cent trente kilos et a bien du mal à y voir clair. Certainement la cataracte qui lui joue des tours. Le jour baisse vite en février et on n’y voit plus grand-chose dans la chambre du château de Lunéville. La lecture dont Stanislas a été un passionné pendant toute sa vie est devenue de plus en plus difficile. A peine peut-il encore lire lorsqu’il est près de la fenêtre et que la lumière arrive du bon côté du livre, ne dessinant aucune ombre sur le papier de l’ouvrage.

Alors, lorsque six heures ont sonné à la grande pendule du château, le vieux roi s’est assis près de la cheminée pour se reposer un peu avant le repas. Comme le froid est encore vif en ce début de février, le vieillard a enfilé sa grosse robe de chambre en coton, ouatée et rembourrée, offerte par sa fille Marie, la Reine de France. Il l’aime bien cette robe de chambre. Elle est ample, colorée, et masque un peu son obésité. Et puis elle le couvre bien, l’entoure et descend jusqu’aux pieds. Car, c’est connu, on attrape souvent froid par les pieds ! Et, fatigué de n’avoir rien fait de la journée, il s’endort.

Des sabots de chevaux claquent dans la cour du château. Le bruit fait sursauter le vieux souverain qui ouvre un œil et s’aperçoit qu’il fait déjà nuit.

« Mince, se dit-il (en lui-même et en polonais, car il parlait les deux langues (blague de mon père)), il fait déjà nuit, j’ai dû m’assoupir. Quelle heure est-il donc ?

Il jette un œil en direction de la pendule d’argent. Mais il fait nuit. Et la pendule est loin. Stanislas n’y voit goutte. Difficilement, il s’appuie sur les accoudoirs du fauteuil recouvert de velours et après trois bonnes minutes d’efforts, réussit enfin à se lever. Petit pas après petit pas, il avance en s’appuyant à la tablette surmontant la cheminée. Sa main rencontre sa pipe posée là avant de dormir.

– Tiens, une petite pipe avant de manger, ce serait une bonne idée, songe-t-il.

Il attrape l’ustensile de bois et continue sa route vers la pendule.

– Sept heures et demie. Déjà ? J’ai dû dormir un bon moment.

Appuyé au manteau de la cheminée, il emplit le fourneau de sa pipe d’une pincée de tabac, teste d’un coup de gorge le bon passage de l’air et se penche pour ramasser un tison afin d’allumer le foyer.

Le feu. Le feu a pris à sa robe de chambre. Le rembourrage de coton s’est embrasé comme fétu de paille et les flammes commencent à monter le long du long manteau d’intérieur.

– Gówno gówno gówno*, hurle-t-il en se donnant de grandes claque sur les jambes afin d’éteindre les flammes. Sister, Sister, Sister, viens vite !!

Sister, le vieux valet de chambre du Prince Stanislas ouvre la porte avec fracas et se précipite vers son maître.

– Majesté, majesté, ne bougez pas. Ne bougez surtout pas, laissez-moi faire.

D’un geste agile pour un homme de son âge, il retire son gilet et énergiquement, frappe sur les flammes et réussit à les étouffer. Stanislas est toujours debout, accroché à la tablette de la cheminée. Son souffle est court, la peur se lit sur son visage. Sa pauvre robe de chambre est en bien mauvais état, brûlée sur le côté gauche jusqu’à mi-taille. La mort est décidément passée bien près de lui aujourd’hui.

Sister aide Stanislas à retirer le vêtement et pose sur ses épaules une lourde couverture.

– I było gorąco, mój Boże, było gorąco**, soupire-t-il en regagnant son fauteuil aidé du fidèle Sister qui l’aide à s’asseoir.

– Votre Altesse a eu bien de la chance que je sois dans la pièce à côté en train de nettoyer les bassins, sinon, que serait-il advenue d’Elle ?

– Merci, merci mon brave vieux Sister. Je te dois la vie en effet. Va maintenant prévenir les cuisines que j’ai grand faim et que je vais descendre.

– Bien votre Altesse.

– Sister, avant de partir, veux-tu bien allumer ma pipe s’il te plait ? Je préfère ne pas le faire moi-même !

– Si je peux me permettre, Monsieur le Duc, vous feriez bien d’arrêter cette manie de fumer, vous voyez bien que c’est dangereux pour vous.

– A quatre-vingt-huit ans, c’est le seul plaisir qu’il me reste. Mais désormais, je t’appellerai pour allumer ma pipe.

 

* Merde de merde de merde en polonais.

** J’ai eu chaud, mon Dieu que j’ai eu chaud.

 

(Le 5 février 1766, Stanislas Leszczynski, duc de Lorraine et ex-roi de Pologne tombe dans sa cheminée en se baissant pour ramasser un tison de bois pour allumer sa pipe. S’apercevant que sa robe de chambre avait pris feu en s’approchant trop près pour lire l’heure à la pendule, il se trouve déséquilibré et tombe dans l’âtre. Lorsque, beaucoup plus tard, son serviteur le retrouve (il s’était absenté un moment), le vieux roi a la main gauche complètement calcinée et tout le côté gauche, de la cheville à l’épaule, n’est qu’une immense plaie brûlée. Après dix-huit jours de calvaire, de souffrance et  d’agonie, il meurt de ses blessures le 23 février 1766. La Lorraine tombe alors dans l’héritage de sa fille Marie Leszczynska, épouse de Louis XV. Celui-ci rattache immédiatement cette région à la France avant même les funérailles du Duc de Lorraine. La Place Stanislas, à Nancy, c’est lui !!!)

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Ecrit 23 février 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

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