mars 29

Les larmes de Michel

blier

C’est étonnant comme des images nous marquent. Dans le flot incessant des images envoyées – et reçues- par la télévision, il y en a certaines qu’on ne peut effacer de nos mémoires. Par exemple, ce jeune chinois, debout, seul, sur la place Tien an Men faisant face à un char d’assaut dont le pilote ne sait plus que faire. Par exemple De Gaulle lançant son « Je vous ai compris » ou la petite fille attendant la mort dans son bourbier de Colombie.

Le samedi 4 mars 1989, après avoir couché notre fils âgé de huit jours à peine, nous nous sommes installés devant la télévision pour regarder la cérémonie des César. Cérémonie qui a couronné Isabelle Adjani, entre autres, pour son rôle dans Camille Claudel.

Et puis, vers la fin de l’émission, Michel Serrault est entré en scène pour remettre un César d’honneur. Il a fait son cirque habituel, a mis le bazar comme il aimait le mettre comme chaque fois qu’il était invité quelque part. Et il a repris le cours normal de l’émission pour remettre une statuette d’honneur à son mentor, à son maître comme il dit.

A Bernard Blier.

Bernard Blier est entré en scène. A petits pas. A tout petits pas. Nous nous sommes regardés, le silence régnait chez nous comme dans le théâtre de l’Empire. Etait-il possible que cet homme, triste, amaigri, amoindri, inexistant, soit le Bernard Blier que l’on a connu dans tous les films où nous avons eu plaisir à le voir ? La gêne était partout présente, tant chez nous, devant notre poste où nous avions l’impression d’assister à un spectacle qui nous était insupportable que dans la salle de l’Empire.

Une image furtive de Michel Serrault montre également son incompréhension, sa torture morale de voir son maître du cinéma se présenter dans un tel état. Il en bafouille, essaie de prendre une bonne posture, mais l’horreur est présente dans ses yeux.

Nous avons tous connu Blier dans ses rôles aussi différents les uns que les autres. Nous l’avons tous vu dans Buffet froid, les Misérables, dans tous les Audiard, dans tous les Jean Yanne où les films reposaient en partie sur ses épaules.  Mangeclou, Je hais les acteurs, Le fou de guerre, Série noire, Le corps de mon ennemi, Jo, Mon oncle Benjamin. Sa voix était immédiatement identifiable, comme l’étaient celles de Philippe Noiret, de François Chaumette ou de Serrault son élève.

Ce soir, j’avais envie d’écrire une uchronie, de modifier une histoire pour la rendre plus belle peut-être, pour sauver la vie à des gens qui allaient inexorablement mourir. La maladie de Bernard Blier était trop avancée ce jour-là pour esquisser la moindre tentative. Elle ne serait pas crédible. La seule chose que je pourrais inventer, c’est un problème technique, une antenne qui se déconnecte et nous empêche de voir ces images. Ces images que la France entière a pourtant vues.

Que Blier reste à jamais Javert ou Mangeclou ou ce Tonton Flingueur qui nous a fait tant rire.

Trois semaines plus tard, Bernard Blier allait rejoindre Lino Ventura, Francis Blanche, Michel Audiard et Robert Dalban au paradis des grands acteurs. En attendant Jean Lefebvre, nul doute que ces Tontons Flingueurs allaient s’en jeter un derrière la cravate.

(Bernard Blier est mort le 29 mars 1989, trois semaines après avoir reçu un César d’honneur couronnant l’ensemble de sa carrière.)

© JM Bassetti 29 mars 2013. Tous droits réservés.

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Ecrit 29 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

2 COMMENTS :

  1. By Loïc on

    Youtube a désactivé la vidéo des César, par pudeur sans doute, préférant ne nous laisser que l’image des Tontons flingueurs.

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    1. By JMB on

      Oui, mais en cliquant sur le lien Youtube à ‘intérieur de l’écran noir, tu arrives sur le site youtube et tu peux le voir.
      Etonnant, car hier, ça fonctionnait….

      Répondre

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