janvier 30

Les orphelins de l’Abîme

navratilNous nous appelons Navratil. Moi, c’est Michel Junior. On m’appelle Junior ou Lolo pour me distinguer de mon père qui s’appelle Michel aussi. Mon frère, c’est Edmond. Il a deux ans de moins que moi et ça se voit. Je suis plus grand et plus fort.

Nos parents sont séparés. Ils se sont longtemps disputés. La séparation a été la meilleure de choses. Papa était ruiné, et maman avait une liaison avec un autre homme. Ça ne pouvait pas durer.

Après la séparation, on nous a placés chez notre oncle où maman venait souvent s’occuper de nous.

Le jeudi avant Pâques, papa est venu nous voir. Pendant qu’il était dans la chambre avec Momon et moi, il a rempli un sac avec des vêtements et il l’a lancé par la fenêtre. Puis il nous a fait signe de nous taire en mettant le doigt sur sa bouche. Il a dit à maman que nous allions nous promener et il nous a enfilé nos manteaux. Arrivé dehors, il a récupéré le sac de linge et nous sommes partis.

Nous avons pris le train et nous avons roulé pendant longtemps. Nous sommes arrivés à la gare de Calais et là, nous avons embraqué à bord d’un petit bateau pour aller en Angleterre. Edmond et moi étions impressionnés par ce voyage en bateau. C’était l’aventure, la grande découverte.

A l’arrivée à Southampton, papa nous a fait sortir sur le pont et nous a montré un immense bateau qui attendait sagement l’embarquement de ses passagers. Je n’avais jamais vu un aussi gros navire. Il était tout neuf, tout noir avec quatre immenses cheminées qui fumaient.

– Nous allons prendre ce paquebot, nous a-t-il dit.

Il a pris Edmond dans ses bras et moi, il m’a donné la main.

Nous sommes descendus sur le quai et nous sommes immédiatement allés vers le gros navire. Il était vraiment énorme. Son nom était écrit en immenses lettres sur l’arrière. J’ai demandé à papa ce qui était écrit.

– C’est facile, m’a-t-il dit : T et I, ça fait Ti, T et A, ça fait Ta, N et I, ça fait Ni et puis un C à la fin. Il s’appelle TITANIC. Il est beau non ?

– Oui, très beau !!! Et on va où avec ce bateau, dis papa, on va où ?

– En Amérique, a-t-il répondu.

Il avait des étoiles dans les yeux.

– Et maman ?

– On verra quand on sera là-bas.

On était alors le 10 avril. Nous avons fait la queue devant le bateau, puis un marin est venu retirer la barrière qui était devant la passerelle et nous sommes montés. En arrivant dans le bateau, papa a donné son passeport. L’officier a regardé, puis il a dit :

– Bienvenue à bord du Titanic Monsieur Hoffman. Suivez le couloir pour accéder aux cabines de deuxième classe. Vous êtes sur le pont F.

– Merci, Monsieur, nous allons bien trouver, a répondu papa en refermant vite le passeport.

J’ai senti que papa me serrait la main très fort, alors je n’ai rien dit. Mais on ne s’appelle pas Hoffman…

Pendant quatre jours, nous sommes restés tout le temps avec papa. Nous allions de temps en temps sur le pont, mais nous ne restions pas très longtemps, parce qu’il faisait vraiment froid. Alors, nous restions dans la cabine, je jouais avec mon frère, et de temps en temps, on montait sur une chaise avec papa pour voir la mer depuis le hublot de la cabine.

Le soir du quatrième jour, Momon et moi nous nous étions couchés de bonne heure. Soudain, nous avons été réveillés par un énorme bruit. Et nous avons entendu des gens courir dans les couloirs. Je me suis assis sur mon lit et j’ai écouté en faisant très attention. A un moment, nous avons pu entendre des gens crier. Edmond et moi, nous avons commencé à avoir peur. Papa n’était pas là. Il nous avait dit qu’il allait jouer aux cartes. Il est entré dans la cabine, il nous a dit de nous lever et de nous habiller. Il était avec un monsieur que je ne connaissais pas. Papa m’a aidé à m’habiller. Il m’a mis plusieurs pull-overs et par-dessus, une espèce de gilet bizarre qu’il a boutonné en faisant bien attention. L’autre monsieur a fait la même chose avec mon frère.

Nous sommes sortis de la cabine. Il faisait très froid. Malgré mes couches de gilets, je sentais le vent qui me piquait la peau. Il y avait des gens qui couraient partout, des dames qui criaient, d’autres qui passaient avec leurs enfants dans leurs bras. Le bateau penchait un peu, c’était difficile de marcher et de garder son équilibre.

Papa nous a dit que le bateau allait couler et qu’il fallait que nous montions sur un canot de sauvetage. A un moment, j’ai regardé la mer. Il y avait déjà plusieurs  canots qui s’éloignaient. Ils n’étaient pas pleins.

Papa nous a mis dans le petit bateau. Je lui ai demandé s’il venait avec nous. Il a répondu que non, pas pour le moment, peut-être plus tard, sur un autre canot. Il nous a embrassés tous les deux, et puis il a dit :

Mes enfants, quand votre mère vous retrouvera, dites-lui que je l’aime toujours tendrement. Dites-lui que je compte sur elle pour vous suivre, afin  que nous puissions vivre heureux tous ensemble dans la paix et la liberté du Nouveau Monde.(*)

Je n’ai pas eu peur sur le canot. Pas peur du tout. C’était même plutôt rigolo ce petit bateau. Nous étions plusieurs enfants. A côté de moi, il y avait une petite fille qui parlait anglais. Elle avait un petit chien sur les genoux et elle n’a pas arrêté de le caresser pendant tout le temps où on était sur la mer.

Au loin, malgré la nuit, nous pouvions voir notre paquebot qui s’enfonçait dans la mer. Ca faisait énormément de bruit. Je l’entends encore ce bruit, et je crois que je l’entendrai toute ma vie. J’ai pensé à papa. J’ai prié le petit Jésus pour qu’il ait trouvé une place sur un autre canot.

A un moment, nous sommes arrivés à côté d’un autre bateau. J’ai su plus tard qu’il s’appelait le Carpathia. On nous a aidés à monter à bord et une dame très gentille s’est occupée de nous. Elle s’appelait Madeleine. Elle ne parlait pas français. Alors une autre dame lui traduisait ce qu’on disait et nous posait plein de questions. Nous, on était très fatigués. On a dormi et on a mangé.

Nous sommes arrivés à New-York et une autre dame s’est occupée de nous. Elle s’appelait Margaret. On nous a pris en photo. Je n’ai pas bien compris pourquoi. Tout le monde se demandait qui on était, parce qu’on n’avait ni papa ni maman pour s’occuper de nous et on ne savait pas comment on s’appelait. Après, on nous a emmenés dans une autre ville qui s’appelle Boston. C’est là qu’habitait Margaret.

Nous sommes restés chez elle pendant longtemps, et puis un jour, le 16 mai, alors que je jouais dans le jardin, il y a une voiture qui s’est arrêtée devant la maison et notre maman en est descendue. Elle a couru vers nous et nous a pris dans ses bras. Elle nous a serrés très fort, et elle a dit qu’elle allait nous ramener chez nous. Elle nous a dit qu’elle avait vu une photo de nous dans un journal, là-bas, en France. Elle a dit qu’elle n’avait pas compris ce qu’on faisait sur ce bateau. Elle nous a dit aussi qu’on ne reverrait plus notre papa.

Nous sommes rentrés chez nous. On a pris un autre bateau. Il s’appelait l’Océanic. En montant sur la passerelle, j’ai eu un peu peur, mais maman m’a dit de ne pas m’inquiéter, que ça allait bien se passer. Mais j’ai eu peur pendant tout le voyage.

Maintenant, j’ai souvent peur. Surtout des oiseaux, je ne sais pas pourquoi. Momon et moi, nous sommes retournés à l’école.

 

(Michel Navratil est décédé le 30 janvier 2001. Il avait 92 ans et était le dernier survivant masculin du naufrage du Titanic. Son père avait utilisé le passeport d’un de ses collaborateurs pour ne pas être inquiété par la police. Michel Navratil est devenu philosophe et professeur d’université. Son frère, Edmond est devenu architecte et entrepreneur de travaux à Lourdes. Il est mort en 1953.)

« Je n’ai vécu que jusqu’à quatre ans. Depuis, je suis un resquilleur de vie, un grappilleur de temps et je me laisse aller sur cet océan » (*)

(*)Phrases de Michel Navratil.

Les Orphelins de l’Abîme était le titre de l’article du Figaro daté du 21 avril 1912 et publiant les photos des deux enfants.

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Ecrit 30 janvier 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

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