février 12

Lettre à Barbara

barbaraMadame,

Alors que depuis plusieurs jours, ou plutôt plusieurs nuits, je vous écris mentalement de longues lettres, les yeux au plafond et le noir dans le crâne, je me trouve un peu désemparé ce soir devant ma feuille blanche. Par où commencer? Par quoi commencer ? Par « Madame », évidemment. Pas par « Chère Barbara », encore moins par « Ma chère Monique ». Non.
« Madame », tout simplement.
Vous n’’êtes pas une copine, vous n’’êtes pas une amie. Je vous ai vue, je connais votre visage, votre allure, votre présence, votre voix. Vous ne savez rien de moi. Vous avez été longtemps une inconnue pour moi, une dame de la radio, parfois de la télé, mais rien de plus. Une imitation de Thierry Le Luron avec les exagérations des graves et des aigus de votre timbre inimitable, reconnaissable entre mille.
Je ne vous méritais pas.
Je suis venu vous voir, vous écouter, en 1987, je crois, au théâtre de Caen. Je n’’ai que peu de souvenirs de cette soirée. Hélas, cent fois hélas,. Je ne vous ai pas goûtée ce soir-là. Je n’’ai pas compris qui je venais écouter. Des amis m’’avaient demandé : « Viendrais tu voir Barbara ? ». J’’avais dit oui, mais sans enthousiasme, sans véritable désir. Je me souviens de votre fauteuil noir que vous n’’avez pas quitté de toute la première partie du récital. Je me souviens de chansons enfilées les unes à la suite des autres, mais sans avoir réellement saisi ni la douceur des musiques, ni la beauté des mots. Je suis allé voir Barbara comme si j’’étais allé voir Hugues Auffray ou François Valéry.
Comme je regrette maintenant, de n’’avoir pas profité de ce moment privilégié que beaucoup m’’envient maintenant. Mais j’’ai des circonstances atténuantes. Je ne savais rien de vous, ni de vos chansons. Je ne connaissais pas la profondeur de Nantes ni la douceur de Rémusat. Je ne me suis pas attardé sur les mots magnifiques de « Madame », ni sur l’’humour de « Si la photo est bonne » ou des « amis de Monsieur ». J’’attendais l’’Aigle noir, presque la seule qui m’’était familière. J’’ai avalé ce concert comme un croque-monsieur, sans me rendre compte que c’’était du caviar, du homard, du foie gras.
Je ne vous méritais pas.
Car je pense maintenant qu’on n’’avale pas du Barbara comme n’’importe quoi. Il faut mériter Barbara. Il faut être en condition. Peut-être allez-vous faire des bonds en lisant ce que j’’écris ?
Vous m’’êtes proche de temps en temps, pas en permanence. Je peux passer plusieurs mois sans vous écouter, et soudain, au fil des aléas et des douleurs de la vie, j’’ai un besoin fou de vous, de votre voix, de votre présence. Cette omniprésence de Barbara agace alors mes proches, car dans ce cas, je suis monomaniaque. J’’écoute Barbara et seulement Barbara. Alors, comme je sens cet agacement, je coupe la musique et je m’’en vais plus loin, je vais vous écouter en cachette, au fond du jardin, dans mon bureau, dans ma chambre, en mettant le son tout doucement. Comme un gamin qui se cache pour fumer, je m’’éloigne pour vous déguster. Vos mots me font du bien, me soutiennent, me permettent d’’oublier l’’abîme dans lequel je me trouve.
Certains disent « je n’’écoute pas Barbara, ça me fout le bourdon ». Comme ils se trompent. Moi, c’’est quand je suis bien au fond du trou que je vous retrouve. Vos mots me réconfortent, vos phrases me remettent sur les rails, vos textes et vos musiques apaisent mes larmes. Certains prennent du Valium, du Tranxen, de l’’alcool, des stupéfiants. Moi, je me gave de Barbara, à forte dose, et je chante, et je siffle, et je fredonne toute la journée, à en dégoûter mon entourage.
« Vous ne m’’avez pas quittée depuis que vous êtes partie », dites-vous à votre mère dans Rémusat. Moi, je vous ai découverte depuis que vous nous avez quittés.
Je retrouve dans vos textes ce qui est en moi. La douleur d’’une absence, le goût amer de la trahison, de la déchirure, du mensonge, de la solitude et des choses cachées. Les insomnies, la présence permanente de la mort, mais aussi l’’humour, les bons mots, les sous-entendus, les impertinences et la joie de vivre.
Je viens de lire, en une nuit votre « Piano noir ». J’’y ai lu votre vie, vos errances, vos voyages, vos blessures, vos déceptions, également vos amours, votre fidélité à toute épreuve, votre envie de vivre et de réussir, cette immense soif de vie qui est la mienne aussi.
Je sais, comme vous, être gai, souriant, blagueur, grivois, amical, amoureux, mais en grattant, ceux qui me connaissent bien savent trouver les failles, les cicatrices profondes. Cicatrices anciennes qu’’on a tendance à oublier, mais qui grattent encore de temps en temps, cicatrices plus récentes, qu’’on croit refermées à force de s’’en persuader, mais qui s’’ouvrent, béantes et douloureuses plusieurs fois dans l’’année. Dans ces moments-là, vous êtes ma suture, mon attelle.
Avec Barbara, on ne s’’enfonce pas dans le désespoir. On remonte, on apprend, on comprend, on grandit.
Ce piano noir, j’’en ai fait un livre voyageur. Après l’’avoir lu, je l’’ai déposé, bien en évidence, devant un magasin sans une belle cité touristique, avec la consigne de le prendre, de le lire et de le faire circuler à nouveau pour que vos mots voyagent, que les gens vous connaissent et profitent de ce que vous avez écrit. Livre inachevé, interrompu par la mort. J’’espère qu’’il voyagera longtemps comme voyagent vos chansons dans les têtes et dans les cœurs.
Merci à vous, Madame, merci de ce que vous faites, de ce que vous dites et du réconfort que vous m’’apportez quand j’’en ai le plus besoin.
Continuez à chanter là où vous êtes, puisque c’’était votre volonté depuis votre enfance. Moi, je continuerai à vous écouter, avec autant d’’attention, pour réussir, un jour, peut-être, à vous écouter pour le plaisir, simplement pour le plaisir et pour le sourire.

© Amor-Fati 12 février 2014 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 12 février 2014 par Amor-Fati dans la catégorie "Lettres

2 COMMENTS :

  1. By Naing on

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