juin 6

L’horreur a un nom

6juinLa maladie a du bon parfois. Elle vous oblige à rester chez vous et à vous poser un peu. Dos bloqué, lombalgie, je ne sors pas de chez moi, je ne prends pas ma voiture. Je reste le moins longtemps possible sur mon fauteuil d’ordinateur. Alors, comme un poivrot finit ses fonds de bouteilles, je termine mes livres entamés. Parce que j’ai la sale manie de commencer plusieurs livres en même temps ou à quelques jours d’intervalle, et je me retrouve régulièrement avec sur la table de nuit, trois ou quatre bouquins tous largement commencés. Et des sujets souvent bien différents.

Samedi, j’ai terminé un Agatha Christie retrouvé dans un placard (Un cadavre dans la bibliothèque) et commencé il y a bien quinze jours. Et aussitôt ma chronique sur ce livre écrite, je me suis dit « Tiens, au lieu de prendre un nouveau bouquin, tu devrais plutôt terminer le Goncourt que tu as quand même commencé il y a plus d’une semaine. » (Oui, je me tutoie dans l’intimité).

J’ai donc retrouvé le brave poilu Albert et son ami là où je les avais laissés, dans le désespoir de la recherche de morphine pour atténuer les douleurs des blessures béantes d’Edouard. Même quête que celle des junkies d’aujourd’hui qui font tout Paris pour acheter leur dope. J’ai retrouvé ce foutu capitaine présenté au début du roman et que l’auteur a su habilement nous faire détester. Il n’aura d’ailleurs de cesse de nous le faire détester pendant tout le livre. Et puis je suis rentré dans ce magnifique pavé avec la ferme intention de ne plus le lâcher cette fois. Et j’ai gagné mon pari.

L‘horreur a un nom. La souffrance aussi. Elle s’appelle Edouard Péricourt. S’il n’a été qu’une minuscule crotte de mouche à l’échelle de la guerre qu’il a traversée, la guerre a marqué sa vie à jamais. Défiguré, déshumanisé, détruit de l’intérieur comme de l’extérieur, il va combattre cette guerre après l’armistice, dans l’ombre, comme il est obligé de vivre. Pour tout le monde, il n’existe plus. Administrativement, il n’a plus d’existence propre. Alors pourquoi se priver ? Pourquoi ne pas jouer les hommes invisibles en tapant sur les deux nerfs de la guerre et de l’humain : l’argent et le chagrin. Le chagrin des familles, l’honneur des communes et l’argent de tout le monde. Ce putain de sentiment de culpabilité qui a fait ériger dans la France de 1920 des milliers de monuments aux morts comme autant de demandes de pardon devant ces milliers de jeunes hommes morts de l’entêtement et de l’honneur de leurs chefs.

L’horreur a un nom. Elle s’appelle Albert Maillard. Albert est un exemple. Ou presque. Bon soldat. A failli mourir pour la France. A failli seulement… Et à son retour, on lui fait bien remarquer… Les héros, c’est ceux qui sont morts… Alors pour retrouver une place dans la vie, c’est une autre paire de manches. Certes, il existe encore, lui, Albert Maillard, mais pendant qu’il se la coulait douce sur le front, la France a continué sans lui. Et maintenant qu’il est de retour, il s’aperçoit qu’on ne l’a pas attendu. Il est perdu Albert. Il pensait avoir tout bien fait, et il n’est pas récompensé, il n’est pas fêté comme il aurait aimé l’être. Alors, aux côtés de son ami, il va être la cheville ouvrière de la vengeance imaginée par Edouard.

Ne comptez pas sur moi pour vous raconter cette histoire par le menu. Sachez seulement que les deux soldats qui semblent être les salauds quand on lit la quatrième de couverture sont en fait les plus sympathiques. Qu’on se surprend à avoir de l’attention et de l’amitié pour eux. Qu’au détour d’une ligne ou d’un paragraphe, on se dit « Oh non, ils ne vont pas se faire prendre… ». Oui ce sont des salauds, mais de beaux salauds. Et que ceux qui sont censés représenter l’ordre, la justice et la droiture sont de bien pires salauds qu’Albert et Edouard. Henri et son beau-père sont des salauds professionnels. C’est leur boulot. De la trempe de nos politiques de tous bords (je dis bien de tous bords) qui jurent la main sur le cœur qu’ils sont aussi honnêtes que des moines, qui vont jusqu’à porter plainte contre X (comme si le dépôt de plainte était preuve d’innocence) alors qu’ils savent pertinemment qu’ils sont mouillés jusqu’au cou et que leurs détracteurs ont parfaitement raison. Albert et Edouard sont de petits salauds. De ceux qui, presque, sont chers à nos cœurs et nous ressemblent.

Une fois « Au revoir la haut » refermé, j’ai regardé sur ma table de nuit et j’ai retrouvé « Kinderzimmer », commencé également il y a quelque temps et non terminé (je me demande encore bien pourquoi…). Et j’ai retrouvé Mila à Ravensbrück. Là où elle était enfermée depuis plusieurs mois. Là où tout le monde l’avait laissée, abandonnée, y compris moi qui étais parti vers des lectures plus légères. Peut-être justement parce que le sort de Mila était tellement lourd et que j’avais du mal à le supporter au milieu de mon bonheur quotidien.

L’horreur a un nom. Elle s’appelle Mila. Non. Elle s’appelle Wera. Ou Georgette, ou Lisette, Brigitte, Adèle, Katrien, Sabine, Simone ou Teresa. Elle est française, allemande, belge, russe ou polonaise. Elle a des milliers de noms. Tous les noms de toutes ces femmes avec qui nous vivons au détour de chaque ligne. Valentine Goby nous les présente toutes, ces femmes, ces quarante mille femmes enfermées dans un camp polonais. Quarante mille femmes, vous imaginez ce que ça fait, ce que c’est ? C’est l’équivalent d’une ville comme Angoulême. Ou Arras. Ou Tarbes. Ou Mantes la Jolie. Les mots de l’écrivain sont crus. Ils sont durs. Durs comme la vie dans ce camp. J’ai lu beaucoup de livres sur les camps d’internement, mais je crois que c’est véritablement le premier où j’ai eu l’impression d’entrer, j’ose à peine l’écrire, dans l’intimité de ces camps. Un camp, un livre ou la merde s’appelle la merde, où l’urine s’appelle la pisse où l’horreur est aussi présente. On en est gêné d’être bien dans son canapé, d’être arrêté quelques jours pour un mal de dos.

Et si ce livre s’appelle Kinderzimmer, c’est forcément parce qu’il y a des enfants qui naissent, qui vivent et qui meurent. Et des femmes qui vivent avec l’amour de leur enfant, avec la volonté de les protéger, de leur donner une chance, une chance infime dans cet univers d’apocalypse. Vivre est déjà dur, mais donner la vie dans un monde de mort, c’est la quadrature du cercle, l’impossible dans l’inimaginable. Ils ont également un nom, ils ne sont pas anonymes. Ils s‘appellent James, Sacha, Léa, Pawel, Janek ou Anne-Marie. Nés comme ils ont pu. Morts en moins de trois mois.

Fin de livre également. Mila rentre chez elle. En France. A Paris. Et redevient Suzanne. « Ils disent qu’ils ont eu peur pour elle. Ou plus exactement, tu nous as fait peur. En fait, ils ont peur d’elle. Ce qu’elle a vu, entendu, ils ne veulent pas le voir, l’entendre. Ils disent nous aussi, on a eu faim, et froid. Elle sait que c’est elle qui doit revenir au monde, leur monde, reprendre la vie là où elle l’a laissée, là où ils la lui ont laissée. Comme avant, cirer la table. Comme avant, faire la cuisine. Comme avant, charger le poêle. Se lever à sept heures du matin et se rendre, comme avant, au magasin de musique. Comme avant, repriser les chaussettes. Redevenir Suzanne Langlois, renoncer à Mila. Se défaire de Ravensbrück…/… Elle sait qu’elle va porter Ravensbrück comme elle a porté son enfant : seule, et en secret. »

Mila, Albert, Edouard, Sacha-James. L’horreur a des noms. Peut-être un jour les nôtres si les conditions se trouvaient réunies. A l’heure où j’écris ces lignes, au-dessus de moi, passent les avions anglais, français, américains qui ont fait le déplacement pour venir célébrer le 70eme anniversaire du débarquement. Guerres terminées, armistices et traités de paix signés, victoire d’un côté, défaite de l’autre. Joie ou amertume. Mais que ce soit à une époque ou à une autre, que ce soit dans « Kinderzimmer » ou dans « Au revoir là-haut », des êtres cassés, ruinés, pulvérisés. Des vies sans joie, des vies brisées, des vies à l’ombre de ce que les gens ont vécu dans l’horreur. Des hommes et des femmes que la guerre terminée a rendus à la vie normale et qui ne savent pas quoi faire de cette nouvelle liberté. Les mêmes hommes et femmes. En France, en Allemagne, en Autriche, en Angleterre, en Algérie, au Viet-Nam, aux Etats unis, au Canada, en Chine, au Japon, en Russie.

L’horreur n’a pas un nom. L’horreur a mille noms. L’horreur n’a pas de patrie. Elle est universelle, internationale. Quel que soit le pays, quelle que soit l’époque, l’horreur est la même. Pour toutes. Pour tous. Et ça, tous les « 6 juin » du monde n’y peuvent rien. Ce sont des dégâts collatéraux.

©JM Bassetti. 6 Juin 2014. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

 

  • Kinderzimmer de Valentine Goby (Actes Sud)
  • Au revoir là-haut de Pierre Lemaître (Albin Michel)
  • Un cadavre dans la bibliothèque de Agatha Christie (Editions du Masque)

 

 

© Amor-Fati 6 juin 2014 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 6 juin 2014 par Amor-Fati dans la catégorie "Non classé

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