novembre 4

Love me do

Assise devant le miroir de sa coiffeuse, Elizabeth se pomponnait.

Elle avait posé sur son lit une jupe courte noire comme elle en avait rarement portée, des grandes chaussettes vert pomme et un haut blanc assez classique avec un petit col claudine.  Elle avait terminé de se coiffer. Elle qui habituellement avait une coiffure qui ne sortait pas de l’ordinaire, s’était fait deux magnifiques couettes qui lui tombaient sur les épaules. Elle avait placé un ruban vichy bleu pour les nouer.

Elizabeth était maintenant en train de se maquiller. Un trait de mascara épais noir, donnait à ses yeux une forme de longue amande effilée. Le rouge à lèvres plutôt agressif soulignait sa bouche trop fine, et l’épaississait un peu pour lui donner du volume et de la rondeur.

C’était la première fois qu’elle faisait ça. La première fois qu’elle allait faire le mur. Elle avait lu dans les journaux que son groupe favori  donnait un concert à Prince of Wales Theatre . Elle avait demandé à son entourage si elle pouvait y aller, tout le monde lui avait déconseillé. Fais attention, ces quatre garçons ne sont pas des gens corrects. C’est de la musique populaire, tu ne peux pas y aller. C’était agaçant à la fin cette volonté de toujours vouloir la protéger de tout. Elle n’avait plus dix ans quand même… Alors lorsque pour la dixième fois, elle avait demandé à sa mère si elle pouvait se rendre à Carnegie et que pour la dixième fois, elle avait essuyé le même refus, elle avait pris sa décision. Elle irait, coûte que coûte.

Le plus simple était fait. Elle était habillée et prête à partir. Elle jeta un coup d’œil rapide au réveil à côté de son lit. Déjà 6h30. Si elle ne voulait pas rater le début, il fallait faire vite. Elle enfila une veste de laine beige clair. En ce début de novembre, Londres commençait à être frais le soir. En faisant le moins de bruit possible, elle descendit l’escalier. Il ne fallait pas qu’elle tombe sur quelqu’un de sa famille, sa mère, son mari ou un de ses enfants…. Car elle était mariée la coquine, et mère de famille. C’était une sacrée aventure que cette sortie de ce soir. L’aventure de sa vie, certainement…

En courant presque et en se baissant pour éviter d’être vue, elle traversa le jardin et arriva à la grille de derrière. Elle arrêta de courir et prit un air très sérieux. Elle voulait que le garde la prenne pour un membre du personnel qui quittait son emploi. C’était l’heure. Elle passa devant lui avec un aplomb qu’elle n’aurait pas imaginé elle-même. Bonsoir, dit-elle, en passant devant lui. Il ne répondit pas.

Elle fila directement à une station de taxi et monta dans un de ces cabs noirs traditionnels dans la capitale britannique.

– Prince sof walles Theatre souffla-t-elle au chauffeur.

– Bien Mademoiselle, répondit-il en mettant le compteur à zéro. C’est comme si vous y étiez…

Le trajet n’était pas long. Quinze minutes à peine. Aux abords de la salle de spectacle, la circulation était plus dense. Je vais finir à pied, dit-elle au chauffeur arrêté à un feu. Elle jeta un œil au compteur, ouvrit la porte rapidement. Toqua à la fenêtre du chauffeur et lui tendit un billet de dix livres.

– C’est trop, Miss, beaucoup trop, lui dit-il.

– Non, répondit-elle, ce n’est pas trop, si vous saviez….

Et elle s’éloigna rapidement.

Elle arriva au théâtre largement avant l’heure. Elle ne boudait pas son plaisir. Leur nom s’affichait, en grosses lettres rouges au-dessus de la porte battante.

A haute voix, elle prononça : THE BEATLES.

Elizabeth se mêla à la foule des jeunes filles, des étudiantes, lycéennes, secrétaires et coiffeuses habillées toutes comme elle. Au milieu d’elles, elle se sentait bien. Elle allait entendre From me to you, Love me do, please please me, can’t buy me love et tant de chansons qu’elle écoutait en cachette.

Ce soir, c’est sûr, elle oublierait tout.

Tout.

Y compris qu’elle était la Reine.

 

(Le 4 novembre 1963, les Beatles donnèrent un unique concert à prince of Walles Theatre devant la reine d’Angleterre et sa sœur Margaret. Avant le début de leur dernière chanson de la soirée, « Twist and shout », John Lennon s’adresse au public : « Pour notre prochain titre, est-ce que les gens installés dans les places les moins chères peuvent taper dans leurs mains ? Et tous les autres, agitez vos bijoux! »)

 

 

 

 

 

© Amor-Fati 4 novembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 4 novembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Histoire réécrite", "Uchronie

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