Amor-Fati,  Atelier d'écriture

Marcher, marcher.

 

Photo : © Kot

Dire ou ne pas dire ? Avouer ou ne pas avouer ?

Elsa sort du café des Arts où elle s’était réfugiée pour être seule. Un café, puis un autre, un cognac, puis un autre… Comme les actrices au cinéma. Sa tête, son cerveau, c’est Verdun. Bombardé, détruit, démoli. Elle ne sait plus que faire, à quoi se vouer, à qui se confier.

Oui, elle avait remarqué depuis son arrivée dans l’entreprise que Gautier ne la saluait pas comme les autres secrétaires. Oui, elle avait remarqué ses regards insistants sur ses yeux, sur sa bouche, sur ses seins. Oui elle l’avait surpris plusieurs fois en train de baisser les yeux quand elle se retournait. Oui, pour un oui pour un non, il lui touchait la main. Elle l’avait toujours retirée prestement. Elle avait aussi remarqué sa manie de raconter des histoires salaces à la machine à café et de la regarder dans les yeux pour voir quel effet ça lui faisait. Si elle souriait, si elle semblait choquée ou amusée, si le mot bite la faisait réagir.

Elle avait remarqué tout ça, mais elle était sûre d’avoir toujours été rigoureuse, droite, de ne jamais avoir donné l’impression qu’il pourrait se permettre n’importe quoi. Elle ne lui avait jamais donné l’illusion que quoi que ce soit serait possible. Pas la moindre brèche. Pas le moindre d’espoir d’une quelconque relation autre que professionnelle.

La semaine dernière encore, en partant du bureau, il était passé derrière elle, entre la chaise et le mur, et lui avait posé la main sur l’épaule, puis l’avait faite glisser jusqu’à l’autre épaule, en lui caressant le cou au passage. Elle s’était levée d’un bond, l’avait fusillé du regard et s’était vigoureusement frottée la nuque « Oh, c’est bon, c’est pas grave, lui avait-il dit. Y’a pas beaucoup de place non plus pour passer derrière toi. Excuse moi, je l’ai pas fait exprès » Elle s’était rassise sèchement mais n’avait osé rien dire. Elle avait pensé bêtement que sa réaction serait suffisante, que ses excuses étaient sincères, mais elle avait pourtant bien vu le petit sourire qu’il avait adressé à Richard en quittant la pièce.

Oui, elle est jeune et belle. Oui, elle aime s’habiller court parfois, ou près du corps. Oui, elle aime les pantalons Slim ou les hauts ajustés, les jupes légères et les robes près du corps. Oui, elle aime se maquiller, se parfumer, porter des boucles d’oreilles pendantes. Oui, elle est célibataire et seule chez elle le soir. C’est sa vie, ce sont ses choix.

Pourquoi s’est-il cru permis ce soir, de se frotter à elle dans l’ascenseur ? Elle a parfaitement senti sa main droite s’aventurer sur sa jupe à fleurs pendant que la main gauche la tenait par l’épaule. Elle a bien senti qu’il allait se pencher pour l’embrasser dans le cou. C’est pourquoi elle s’est dégagée violemment.  C’est pourquoi elle l’a dégagé violemment. La porte s’est ouverte, elle est sortie en courant, en maintenant sa jupe contre sa cuisse pour qu’elle ne vole pas dans sa course.

Elle a couru, longtemps, suffisamment longtemps du moins pour ne plus avoir l’impression de sentir son souffle dans son cou. Elle est entrée dans le premier café venu, s’est installée pour reprendre son souffle. A commandé un café et un cognac. Deux fois de suite.

Se calmer. Respirer. Réfléchir. Revivre la scène. Analyser. Pleurer. Renifler. Réfléchir. Revivre la scène. Analyser… cent fois, mille fois. Elle sait ce que va être sa soirée, ce que va être sa nuit. Réfléchir, revivre la scène, analyser, encore et encore.

Et demain matin, il va falloir retourner au boulot. Affronter son regard. Lui parler ? Que va-t-il faire ? Que va-t-il  dire ? Nier ? Faire le malin comme à chaque fois ? « Mais ma Pauvre Elsa, tu te fais des idées. Mais non… » « Et puis tu as vu comment tu t’habilles ? » Elle ne veut pas entendre ça.

Pour le moment, elle doit rentrer chez elle. Prendre le métro, affronter encore la promiscuité des hommes, leurs regards, leurs mains baladeuses.

Ce n’est pas possible. Pas ce soir. Elle ne le pourra pas.

Alors elle marche, elle sait qu’elle en aura pour une heure au moins, mais ce n’est pas grave.  L’air est doux. Elle marche sur ce trottoir, dans le soir qui tombe. Elle marche entre les immeubles qui lui paraissent immenses, démesurés, à la hauteur de son désarroi. Elle marche pour ne plus réfléchir. Elle se sent minuscule devant les problèmes qu’elle va avoir à affronter. Se justifier alors qu’elle est innocente. Se défendre alors qu’elle est victime.

Mais quoiqu’il en soit, elle continuera à se tenir debout.  A rester droite et forte.

Et à marcher.

 

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© Amor-Fati 14 août 2025 Tous droits réservés. Contact : jmb@amor-fati.fr ou jean.marc.bassetti@gmail.com

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Un commentaire

  • Nathalie

    J’ai vu un reportage il y a quelques semaines sur des femmes vivant à Paris et qui subissent tous les jours, au travail, dans le métro, la rue, des agressions verbales voir physiques
    Certaines font de la résistance et d’autres abdiquent en changeant leur façon de s’habiller, de se maquiller pour essayer de devenir invisibles
    A Paris, pas en Afghanistan

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