décembre 7

Michel ou Peter Stuart ?

« Les soldats viseront haut, ne vous en faites pas.

– Sont-ils sûrs ?

– Ce sont tous des anciens grenadiers, fidèles à la mémoire de l’Empereur, je réponds de tous personnellement. Sur mon honneur.

– Mais le sang ? Un homme fusillé perd beaucoup de sang. Si les soldats ne me touchent guère ?

L’homme qui était venu visiter le condamné fouilla dans sa poche. Il en sortit une fiole de liquide rouge. Du sang de bœuf ou de porc probablement.

– Voici. Mettez ceci dans la poche haute de votre veste. Ordonnez vous-même le feu en vous frappant le cœur, les soldats tireront immédiatement. Tombez face à terre, la bouteille se brisera. L’effet sera saisissant.

– Et ensuite ?

– Tout est prévu. Un carrosse vous attendra. Vous serez en route dès ce matin. Habillez-vous en civil pour l’exécution, votre fuite n’en sera que facilitée.

Le condamné à mort serra le visiteur dans ses bras.

– Merci, mille fois merci. Je savais que la loge ne me laisserait pas tomber et que je saurais compter sur vous le moment venu.

-Je dois vous laisser, maintenant, Excellence. Laissez se dérouler le protocole habituel. Ne laissez rien paraître. Tout se passera comme prévu.  Bonne chance. Et vive l’Empereur !

– Bonne chance à vous aussi. J’espère vous revoir dans un autre monde, pour que nous parlions ensemble des souvenirs du bon temps. Adieu Monsieur. Et vive l’Empereur.

Le visiteur tourna les talons et sortit. Aussitôt se fit entendre le bruit de la clé dans la serrure de la forte porte.

Le condamné s’allongea sur la paillasse de sa cellule et s’endormit profondément. Il fut réveillé par un nouveau tour de clé.

Le geôlier entra dans la pièce, suivi d’un homme d’église.

– Vous m’ennuyez avec votre prêtraille, je n’ai que faire de la religion un jour comme aujourd’hui.

– Allons, mon fils, vous pouvez soulager votre âme. Je suis prêt à vous entendre.

L’abbé de Pierre, curé de Saint Sulpice entra dans la cellule et le gardien se retira. L’entretien dura une heure. Le condamné reçut l’extrême onction et fit une confession complète.

– Je vous accompagnerai tout à l’heure. Le Seigneur sera auprès de vous et vous donnera du courage le moment venu, annonça le prêtre en sortant de la pièce. Que Dieu vous garde.

– A tout à l’heure, mon père.

Le prisonnier reçut ensuite brièvement son notaire. A huit heures, il se rinça le visage à l’eau claire et se prépara. Il s’habilla d’une culotte beige avec  bas de soie de la même couleur et d’une chemise blanche. Il noua autour de son cou une cravate également blanche et enfila une redingote bleue.

Comme promis, le prêtre entra dans la cellule, son étole dorée autour du cou.

– Quel temps sombre et gris, déclara le condamné en s’éloignant de la fenêtre. Voici une journée qui commence bien mal. Allons-y, dit-il en s’adressant à l’homme d’église.

– Vous semblez apaisé, Excellence, sans doute la Grâce du Seigneur vous a-t-elle endurci.

– Peut-être, peut-être mon père. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer.

Entourés de soldats en armes, les deux hommes descendirent l’escalier du Luxembourg. Une calèche les attendait en bas. Un garde ouvrit la porte et descendit le marchepied. Le condamné s’effaça devant l’abbé de Pierre.

– Allez-y, monsieur le curé, montez. Tout à l’heure, c’est moi qui passerai premier.

Le prêtre dévisagea l’homme  et monta dans la berline. Le convoi se mit en route, entouré de gardes à cheval.

Avenue de l’observatoire, la calèche s’arrêta.

– Nous voici arrivés. C’est là que nos chemins se séparent, mon père.

Il descendit de la calèche et marcha fièrement vers son supplice.

Le peloton était prêt. Douze hommes placés sur deux rangs, premier rang genou droit à terre, second rang debout. Derrière eux, un peloton de rechange, comme prévu dans tel cas.

Le condamné  s’approcha et se plaça face aux hommes en armes. Il s’adressa au Commandant Saint-Bias qui dirigeait l’exécution.

– Comment dois-je me placer ?

– Vous êtes là où vous devez être. Liez-lui les mains et bandez-lui les yeux, ordonna-t-il ensuite.

– Ni liens, ni bandeau, cria-t-il. Je ferai face à la mort.

Le commandant leva son épée.

– Armes !

L’homme retira alors son chapeau de la main gauche et hurla :

– Camarades, tirez sur moi et visez juste !

Et, joignant le geste à la parole, il se frappa fortement le cœur de la main droite. Il sentit le liquide froid lui couler sur la poitrine. Aussitôt, les douze fusils firent feu et, comme prévu, l’homme s’effondra face contre terre.

Conformément aux ordres de Louis XVIII, le Maréchal Ney venait d’être passé par les armes.

Il n’y eut pas de coup de grâce. Conformément à la loi, le corps resta sur place quinze minutes, puis, recouvert d’une couverture,  fut emporté à l’hôpital de la Maternité et déposé, sans garde dans une chambre mortuaire.

Avant que les sœurs ne viennent lui faire sa toilette, quatre hommes entrèrent dans la pièce. Ils portaient un corps visiblement lourd.

– Nous voici, dit le premier.

Le « mort » ouvrit alors les yeux, se redressa et descendit de la table.

– Excellence, c’est un honneur pour nous. Sortez par ici, longez le couloir et prenez à droite. Tout au bout, ouvrez la porte blanche. Une berline est là qui vous attend. Nous nous chargeons du reste. Que Dieu vous garde, et vive l’Empereur. »

Le ressuscité ne se fit pas prier et quitta la pièce par le chemin indiqué. Dehors, la calèche était là, porte ouverte. Il s’engouffra dedans, ferma la porte et le convoi disparut dans le brouillard parisien.

Trente-et-un ans plus tard, le 15 Novembre 1846, mourait dans le comté de Rowan, en Caroline du Sud, un vieux professeur respecté de tous : Peter Stuart Ney. Juste avant de passer, il prononça ceci : « I will not die with a lie on my lips. I am marshall Ney of France » (Je ne veux pas mourir avec un mensonge sur les lèvres. Je suis Ney, maréchal de France).

 

(Le 7 décembre 1815, Michel Ney, Maréchal de France, fut fusillé pour trahison et fidélité à l’Empereur Napoléon 1er. Les langues se délièrent à la mort de Peter Stuart Ney en 1846. La légende d’une évasion fomentée par Wellington et la loge parisienne de la Franc-Maçonnerie commença alors à se faire entendre. Ney aurait pris le matin même la route de Bordeaux où l’attendait le City of Philadelphia. Chacun son opinion. Si vous voulez en savoir plus, lisez cet intéressant article.  http://www.napoleonicsociety.com/french/neycazottes.htm )

 

 

© Amor-Fati 7 décembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 7 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

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