novembre 9

Miller’s court

Miller’s court, vendredi 9 novembre 1888, 2 heures 30 du matin. La nuit se termine. Mary Jane est une des plus jolies prostituées de ce quartier de Londres. Née il y a 24 ans en Irlande, elle est arrivée en Angleterre il y a à peine deux ans. D’abord employée comme bonne dans une famille du centre-ville, elle est vite mise à la porte pour avoir volé une cuiller en argent. Le parcours est ensuite difficile. Plusieurs places de serveuse dans différents estaminets. Et il y a un an, un client de Bere’s pub la met sur le trottoir. Un parcours bien connu des jeunes irlandaises qui cherchent fortune dans la capitale.

La soirée a été longue, et chaude. Une bonne vingtaine de clients, les uns à la suite des autres. A peine le temps de boire un thé entre deux hommes. Ce qu’on appelle de l’abattage.

Mary Jane habite au numéro 13 de la rue, une  petite chambre au rez-de-chaussée. Elle loue cette chambre à Monsieur Bowyer, un tenancier de bar qui a mis ses économies dans trois petites chambres dans la même rue. Il ne veut pas d’histoires. Il sait très bien qu’il loue ses chambres à des prostituées. Le quartier est réputé pour ça. Ici, on n’est pas sur les boulevards les plus riches de Londres. Les rues sont sombres, sales, les rats courent au milieu du passage. Les bagarres sont courantes. Il y a six pubs dans Miller’s court et pas des mieux fréquentés. Les hommes ivres viennent trainer au milieu de la rue, vomissent sur les pas de porte. Bref, Mary Jane n’habite pas chez les bourgeois, loin s’en faut.
Malgré la longue nuit qu’elle vient de terminer, Mary Jane a le cœur gai. Elle chantonne « A violet for mommy’s grave », l’équivalent de la chanson « les roses blanches » en français. Ginger, comme ses clients et ses collègues prostituées l’ont surnommée, est pressée de rentrer chez elle.
Elle entend soudain des pas derrière elle. Des pas pressés qui semblent se rapprocher. Mary Jane se retourne, et aperçoit, une quinzaine de mètres derrière elle la silhouette d’un homme. Imperméable au col relevé, chapeau sur la tête. Elle n’arrive pas à le reconnaître. Mary Jane accélère. L’ombre de Jack l’Eventreur plane sur la ville, elle le sait. Voilà un peu plus d’un mois que sa dernière victime connue, Catherine Eddowes a été retrouvée atrocement mutilée.
Les pas se rapprochent. Mary Jane entend derrière elle le souffle de son poursuiveur. Il n’est plus qu’à trois mètres environ.
« Hé Ginger, fais pas ta fière, attends-moi. C’est Bowyer ! Je t’ai guettée toute la soirée, je veux mon loyer, tout de suite !
Mary Jane s’arrête. C’est bien la voix de Bowyer.
– J’ai pas assez de sous ce soir, dit-elle, attendez encore jusqu’à lundi, s’il vous plait.
– Nan, j’ai besoin de ton fric, tout de suite. Moi aussi j’ai des dettes. J’ai beaucoup perdu ce soir, et je dois payer pour demain matin, sinon, ils vont me faire la peau.
– Faites les patienter jusqu’à lundi, promis, lundi sans faute.

Mary Jane reprend sa marche. Elle arrive au niveau du pas de la porte de chez elle. Elle introduit la clé dans la serrure et tourne. La porte s’ouvre. Enfin elle entre chez elle. Mais au moment de refermer, Bowyer met le pied en travers et empêche la Mary Jane de s’enfermer.

– Si tu peux pas payer, tu vas me faire une gâterie, tonne Bowyer, essoufflé et tout rouge d’avoir crié et marché vite en même temps.

– Je suis fatiguée Monsieur Bowyer, laissez-moi tranquille, dit-elle.

Bowyer pousse la jeune fille dans la chambre et referme la porte. Il l’attrape par les épaules et la tire vers le lit.  Le chemin n’est pas long car la pièce est minuscule. Mary-Jane se débat, elle remue telle une anguille. Elle a beau être une prostituée, elle aime donner son accord avant l’acte.

L’homme la déséquilibre et la pousse sur la paillasse. A ce moment, un bruit de verre brisé se fait entendre, provenant de la cuisine. Mary-Jane et son agresseur regardent en direction de la fenêtre. Une main s’introduit et tente de tourner la crémone.

– Fous-le camp, hurle Bowyer, fous le camp… Si je t’attrape…

Et mêlant le geste à la parole, il se lève du lit et part en courant vers la porte qu’il ouvre à toute volée. La rue est sombre mais il aperçoit la silhouette de l’homme qui a voulu s’introduire chez Mary-Jane. Le course poursuite  commence dans les quartiers mal famés de Londres.

De son côté, Mary-Jane est fatiguée.

– Qu’on me fiche la paix ce soir, dit-elle.

Elle sort de chez elle, ferme consciencieusement la porte et remonte Dorset street. Elle s’arrête devant le numéro 24 et frappe longuement à la porte.

– Sandy, ouvre-moi, j’ai peur, je voudrais dormir chez toi.

La porte s’ouvrit et Sandy Mailbourrough apparait.

– Entre, dit-elle, tu vas me raconter ça et on va dormir tranquille. Là, calme-toi… »

(Mary-Jane Kelly est la cinquième et dernière victime de Jack Éventreur. On a retrouvé son corps chez elle, au 13 miller court  atrocement mutilé. Ce fut le plus sanglant et le plus sauvage des meurtres de l’assassin en série. C’est John Bowyer, le logeur de la jeune femme, venu récupérer un loyer en retard qui a découvert son corps au matin du 9 novembre 1888.)

 

© Amor-Fati 9 novembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 9 novembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

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