juin 7

MM Vs ADN by JMB

cadavreHier soir, j’ai refermé « Un cadavre dans la bibliothèque » de notre bonne vieille british Agatha Christie. Je le lis en même temps que « Au revoir là-haut » de Pierre Lemaître. Je vous raconte l’intrigue rapidement, car l’histoire en elle-même n’est pas le propos de cette chronique, mais elle l’illustre parfaitement. D’ailleurs, l’enquête est assez mal ficelée et l’histoire somme toute peu intéressante.

Une jeune fille est découverte à la fois nue et étranglée (si si, c’est possible, c’est rare mais possible) sur la carpette devant la cheminée de la bibliothèque d’un vieux militaire à la retraite taillé dans le marbre de l’empire britannique victorien. Son épouse n’est pas choquée le moins du monde de trouver une jeune femme en même temps nue et décédée dans la pièce où son époux a passé la soirée la veille après être revenu d’une réunion qui l’a retenu fort tard loin de chez lui. Mais passons. Elle prend la chose très bien, et en profite pour reprendre des roties et du thé.

Et dans le village où habite ce couple irréprochable, loge également une vraie vieille fille anglaise, n’ayant jamais vu le loup sortir du bois, mais connaissant parfaitement tous les habitants, leurs habitudes, leurs manies et qui est perpétuellement à l’affut des cancans et autres bavardages. Cette brave demoiselle dont les lunettes sont aussi épaisses que le fond de ma bouteille de whisky et la culotte aussi étanche que deux mètres de terre glaise se nomme, vous l’avez deviné, Miss Marple.

Miss Marple est rapidement mise à l’épreuve. Pour la femme du colonel, elle est indéniablement celle qui réussira à résoudre cette énigme en deux coups de cuiller à pot. Les conclusions commencent à poindre lorsqu’un second cadavre, d’une seconde jeune fille est retrouvé le lendemain dans une voiture incendiée. Elle n’est ni nue ni étranglée, mais elle n’est pas non plus décédée d’une fluxion de poitrine, ni même de la rougeole.

Miss Marple, délaissant pour un temps les lectures coquines qui agrémentent ses soirées, découvre (excusez-moi de vous dévoiler le nœud de l’énigme), qu’en fait celle qu’on croyait morte étendue devant la cheminée a été calcinée dans la voiture et que la demoiselle scout ayant joué Jeanne d’Arc (ce qui, vous l’avouerez, est un comble pour une anglaise) n’est autre que celle que l’on croyait dans la bibliothèque du papi pervers (ou pas). Et hop, en deux coups de réflexion de son cerveau exemplaire, et grâce à une ruse que lui permet de faire la responsable des œuvres de charité de la commune, Miss Marple découvre les meurtriers (car ils sont deux, mais oui mais oui), et les confond devant la foule ébahie et tout le monde est scié, et toc, Miss Parple est vraiment balaise.

Bref, vous l’avez compris, un véritable Agatha Christie, avec les bonnes à tabliers blancs et les valets aux tempes grises et aux plumeaux ravageurs. Un policier poussiéreux de la belle époque, dans des intérieurs cossus avec bow-windows, fauteuils profonds à dossiers recouverts de petits ronds en crochets, thé au lait et petits gâteaux.

Mais franchement, à l’heure de l’ADN, des autopsies hypersophistiquées et des analyses en tous genres, ce policier ne tiendrait pas vingt pages. Faudrait-il deux cents pages aujourd’hui pour découvrir qu’un cadavre, même nu et étranglé comme celui de Suzie, n’est en fait pas Suzie du tout. Il suffirait de deux cheveux pris sur une brosse dans sa chambre et d’une comparaison rapide pour découvrir la supercherie. Même un policier débutant, un stagiaire-photocopies résoudrait cette énigme en se curant le nez d’une main, en buvant un café de l’autre et en tournant les pages de son Ouest-France de la troisième.

La simple observation du cadavre de Cassetti dans « le Crime de l’Orient Express » (j’ai eu chaud, à une lettre près, c’était moi, ça m’a sauté aux yeux dès la première fois que je l’ai lu) aurait pu permettre de constater que les coups n’avaient pas été portés de la même main, dans le même sens, de la même hauteur… Et tout aurait été foutu par terre.

Et croyez-vous que ce brave Jules Maigret, avec ses allures de bon père de famille serait plus efficace face aux merveilles de la science et de la technique ?

La science a-t-elle tué les enquêtes policières ? Que nenni évidemment ! Du moins dans la vraie vie… Regardez le petit Grégory. Malgré tous les retournements de situation, les mises en examen, meurtres, suicides, prélèvements ADN, derniers espoirs et contre-enquêtes, une seule personne est capable à ce jour de dire de façon certaine qui est l’assassin : Grégory lui-même !

L’enquête policière a changé. Les méthodes d’investigation des policiers de littérature ont forcément suivi les évolutions de la vie trépidante et de la vraie police. Columbo, malgré sa bonhommie, son sourire et son cigare vert passerait pour un rigolo face aux policiers en blouse blanche des séries concurrentes. Même Navarro, sur la fin, s’y était mis. Avec ses mulets qui petit à petit sont passés de la police pépère à la police de la fin du 20eme siècle. Une jolie transition.

Parce que la petite enquête tranquillou à la papa, c’est fini ma bonne dame. On ne cherche plus du coupable comme on cherche des champignons, un peu au hasard, en levant le nez et en espérant que les indices vont vous tomber dessus comme une crotte d’oiseau. Les meurtriers sont plus malins, on bosse avec les mails, les téléchargements, les téléphones portables, l’ADN et les traces de cellules. Qu’un assassin ait le malheur d’avoir des flatulences au moment de son forfait, et c’en est fait de lui ! On le rattrapera à la trace, si ce n’est à l’odeur…

O tempora, O mores, disait-on autrefois. La littérature policière a changé. Comme ont changé les assassins, les policiers et les méthodes de recherche. La vie va vite, la police va vite. Les voitures roulent vite, les ordinateurs chargent vite. Les infos circulent vite, tout va vite, vite, vite…

Alors, si, au milieu de cette vitesse de vie et d’information, vous avez envie de vous poser, de vous laisser aller, de prendre votre temps pour découvrir le nom d’un meurtrier, prenez donc un bon Maigret (je peux parler, je les ai tous lus), un Rouletabille ou un Arsène Lupin.

Ou non, encore mieux, un Agatha Christie. Excellents, les Agatha Christie… Vous savez, ces policiers anglais un peu désuets, un peu éloignés de la réalité, ces policiers feutrés qui naviguent entre bons sentiments et politiquement corrects. Ces policiers qui sentent bon la vanille, le thé et les scones à la marmelade. Vous voulez un conseil ? Voyons… Et si vous essayiez « Un cadavre dans la bibliothèque ». Je viens juste de le terminer et j’ai passé un excellent moment !!

Cet article est paru ce matin sur le blog L’ivre de lire

© JM Bassetti 7 Juin 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

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Ecrit 7 juin 2014 par Amor-Fati dans la catégorie "Non classé

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