décembre 19

Mon cher Léon, mon cher Pierre

leon

« Léon, vous m’entendez ?

– Oui Pierre, je vous entends parfaitement.

– Alors, Léon, vous êtes actuellement dans le studio de SVP 11 11, notre plateforme téléphonique, où en est-on des votes ?

– Hé bien mon cher Pierre, les Français ont été très nombreux à voter aujourd’hui. Il faut dire que cette première élection présidentielle au suffrage universel a fait déplacer beaucoup de nos compatriotes, malgré le froid vif qui règne actuellement sur la France.

– Avez-vous déjà quelques chiffres à nous donner ?

– Evidemment non. Vous savez bien que la loi ne nous autorise pas à divulguer les résultats avant vingt heures.

– Tout à fait, mon cher Léon. Alors, si vous le voulez bien, en attendant l’heure fatidique, nous allons écouter une chanson. Accueillons ensemble Gilbert Bécaud qui va nous interpréter… Qu’allez-vous nous interpréter mon cher Gilbert ?

– Une chanson de Pierre Delanoé : Nathalie.

– Hé bien nous vous écoutons, avec le plus grand plaisir.

Et Bécaud prend possession du studio.

– La place rouge était vide, devant moi marchait Nathalie, elle avait un joli cul mon guide……

A la maison, c’est l’attente. Papa et maman sont allés voter évidemment. Ils en ont parlé longtemps de cette élection. De longues discussions à la maison. Ils ne sont pas d’accord, ils ne votent pas de la même façon. Moi, j’ai accompagné maman au premier bureau de vote, et je suis entré dans l’isoloir  avec papa. Il m’a montré le petit papier, m’a demandé de le plier et de le glisser dans l’enveloppe.

– C’est un secret, m’a-t-il dit. Ton premier grand secret. Tu ne dois dire à personne ce que tu as vu. C’est entre nous, entre hommes.

Les secrets entre hommes, c’est sa spécialité. On fait pipi entre hommes, on croise le fer, comme il dit, on regarde la télé entre hommes, on va se promener entre hommes, les mains derrière le dos. Aujourd’hui, on est allé voter entre hommes.

– Nathaliiiiiiiiiiieeeeee.

– Ah, il a fini, dit maman. On regarde le résultat et puis après, on va manger.

– Merci mon cher Gilbert, c’était une bien jolie chanson. Nous vous retrouverons tout à l’heure pour une deuxièmeeeee chanson, mon cher Gilbert.

Le cher Pierre tire une bouffée de sa pipe, la dépose sur le cendrier placé sur son bureau et appelle à nouveau.

– Léon, à SVP, vous m’entendez ?

Un moment de silence. Pierre prend son téléphone noir posé à côté de lui.

– Oui… oui… Oui d’accord….. Bon….. Oui… C’est entendu….

Il raccroche et sourit.

– Hé bien, chers téléspectateurs, on me dit que nous avons un petit problème pour joindre Léon à SVP. En attendant que cela s’arrange, si vous le voulez bien, nous allons écouter une nouvelle chanson de Gilbert Bécaud. Gilbert ? C’est possible que vous chantiez tout de suite ?

Le cher Gilbert, Gitanes au bec, semble un peu agacé, mais il fait contre mauvaise fortune bon cœur, dépose sa cigarette et s’approche du micro.

– Et vous allez nous chanter ?

– Une chanson plus ancienne : Et maintenant.

– On vous écoute.

L’atmosphère est un peu tendue à la maison. De Gaulle ou Mitterrand ? Bécaud chante, la main sur l’oreille, quand tout à coup….

– Et maintenant, mon cher Gilbert, nous allons reprendre l’antenne, car on me dit que Léon est en ligne et désire prendre la parole.

Bécaud s’arrête de chanter en plein milieu d’une phrase. Il est hors de lui, dans une colère folle.

– C’est la loi de l’actualité, mon cher Gilbert, place au direct….

– Ça pouvait attendre deux minutes, bougonne Bécaud. On n’est pas des balayeurs quand même…

Il lâche le micro et quitte le studio ulcéré.

Papa est bien remonté.

– Il a raison, on ne traite pas les gens comme ça.

Maman confirme :

– Ca ne se fait pas. Bravo Bécaud.

– Alors, mon cher Léon, maintenant qu’on vous a retrouvé. Il est huit heures moins une. Quelle est l’ambiance à SVP ?

– Hé bien mon cher Pierre, les résultats sont maintenant connus, vous les avez également devant vous. Nos chers téléspectateurs vont devoir attendre encore quelques secondes avant de savoir qui sera notre nouveau président de la république.

On sent la tension. La même tension à la télévision qu’à la maison. Même si les images sont en noir et blanc, on imagine les journalistes rouges de sueur et d’impatience.

A dix-neuf heures cinquante-neuf et quarante  secondes, le cher Pierre s’approche du micro, prend sa feuille, ajuste ses lunettes et lit :

– Mesdames et messieurs, chers téléspectateurs, il est vingt heures, voici les résultats de cette élection présidentielle.

Papa et maman se regardent. En chien de faïence comme on dit. Le repas va être gai. Il y en a un des deux qui va faire la gueule. Forcément. Mais ça ne va pas durer, juste sur le coup.

– Les Français l’ont décidé, le prochain président de la république sera…

Ploum….

Noir….

Le bruit caractéristique des plombs qui sautent, une brève étincelle dans le couloir. La maison entière plongée dans l’obscurité.

– Merde, dit maman.

– Et merde, dit papa. Ça commence bien le septennat… et j’ai pas de fil de plomb, et on est dimanche soir, et merde de merde.

Maman sort les bougies. On mange à la lueur de la chandelle. C’est rigolo. Nous qui pensions manger dans le silence, on a bien rigolé, parce qu’en plus, il n’y avait plus de pile dans la radio.

A huit heures et demie, on est allé se coucher.

On n’a jamais su qui avait été élu Président de la République.

 

(Le 19 décembre 1965, Charles de Gaulle est réélu président de la république française avec 55,20% des voix face à François Mitterrand. Ça me revient maintenant…)

 

 

 

 

© Amor-Fati 19 décembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 19 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Histoire réécrite

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