décembre 26

Mousseline ou l’Orpheline du Temple

royale

La route est longue entre Paris et Bâle. Voilà déjà six jours que le convoi est parti. Le temps est épouvantable et le carrosse est secoué à chaque imperfection de la route. Toutes les cinq heures, on change les chevaux. A peine le temps de descendre quelques minutes. Les ordres ont été clairs. Il faut que le voyage se passe dans la discrétion la plus absolue.

Marie-Thérèse, pour qui ce périple est organisé, s’ennuie ferme. L’ambiance à l’intérieur du carrosse, est épouvantable. Quatre voyageurs ont pris place sur les banquettes incommodes de cette voiture à cheval. En plus de Marie-Thérèse, surnommée « Madame Royale », à peine âgée de 17 ans, on trouve le capitaine Méchain à qui on a confié la responsabilité de cet étrange voyage, Pierre Bénézech, ministre de l’intérieur fantoche du Directoire et Jean-Baptiste Gomin, qui  n’est de la partie que parce que la jeune fille l’a désiré. Lui ne voulait pas particulièrement participer à cet épisode de l’histoire, mais la Princesse, qui lui est étrangement très attachée, a souhaité sa présence.

Car c’est une Princesse qui est ainsi emmenée dans cette berline inconfortable. C’est Marie-Thérèse d’Autriche, fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Elle est partie de Paris le 19 décembre et l’arrivée à Bâle était prévue pour le soir de Noël. Mais les conditions ont été tellement épouvantables que l’équipage a pris beaucoup de retard.

« A quelle heure pensez-vous que nous arriverons, Monsieur Méchain, interroge la Princesse.

– Aux environs de dix-huit heures si tout se déroule correctement. Tiens-toi tranquille Sophie, et le temps passera vite.

– Pourquoi donc vous entêter à m’appeler Sophie et pourquoi continuer à utiliser ce tutoiement qui ne me sied guère, je vous l’ai déjà fait savoir.

– Parce que tu es sensée être ma fille Sophie, au cas où on nous arrêterait. Alors, je ne veux pas être pris au dépourvu. Et tant que nous serons ensemble, puisque Dieu l’a voulu ainsi, tu seras ma fille Sophie et je te dirai le Tu que les pères donnent à leurs filles.

Marie-Thérèse soulève le rideau et jette un œil sur le paysage. Ils ont quitté la France depuis deux jours, et elle regrette déjà ce pays qui a été la cause de son malheur, mais où elle laisse tout ce qu’elle a aimé : ses parents, son frère et sa tante.

Trois d’entre eux sont passés entre les mains de Samson, le bourreau de la révolution, et leurs têtes ont été exposées devant un public revanchard et haineux. Quant à son frère, le jeune Louis, il est mort l’année dernière des suites d’une maladie des bronches, dit-on. Elle ne l’a appris qu’il y a quelques mois.

– Viens Coco, viens, appelle la jeune fille.

Et le petit chien, cinquième passager du voyage, saute sur les genoux de la Dauphine de France. Elle le caresse longuement, dans le sens du poil d’abord, puis à rebrousse-poil. C’est un petit chiot frisé portant un gros nœud en soie vert autour du cou. Il est particulièrement laid et Marie-Thérèse le sait bien, mais il a été son seul compagnon pendant les derniers mois de sa détention et il connait tous les secrets de la vie de sa jeune maîtresse.

Caresser son chien, regarder le paysage, c’est tout ce qu’elle est autorisée à faire. On n’a pas accédé à sa demande de prendre un livre, pas même son livre de messe, qu’elle a dû ranger dans sa malle de voyage.

L’arrivée à l’auberge du corbeau se fait à l’heure dite. Marie-Thérèse et son équipage sont reçus par Monsieur et Madame Schültz, les aubergistes de la ville de Huningue, tout près de Bâle. L’hôtel a été vidé de ses occupants pour recevoir l’hôte royal.

Là, la jeune princesse fait la connaissance de la fille de la maison : Anne-Marie, douze ans. Les deux jeunes filles sympathisent.

– Est-il vrai que vous êtes une véritable princesse de France ?

– Oui, mais ce sont des choses trop cruelles et je n’en garde que de difficiles souvenirs.

– La vie d’une princesse est-elle si pénible ?

– Dans mon cas, oui, elle l’a été. Comme vous le savez peut-être, mes parents ont été…. Et puis, je souhaite que nous parlions d’autre chose. Savez-vous dessiner ?

– Pas vraiment, mais je peux vous apporter du papier et des crayons si vous le souhaitez.

Et les deux jeunes filles passent la soirée et la matinée du lendemain à dessiner tout ce qui leur tombe sous les yeux. Le vouvoiement a fait place au tutoiement et les rigolades fusent légères dans l’air.

Vers cinq heures de l’après-midi,  le capitaine Méchain vient chercher la Princesse et la ramène dans sa chambre.

– Sophie, j’ai un cadeau pour toi de la part de la République.

– Monsieur, une nouvelle fois, je vous demande d’employer un autre ton pour me parler. Tout le monde sait qui je suis, et je vous prie de bien vouloir respecter l’étiquette, à partir de maintenant.

– Il n’y a plus d’étiquette. Elle est tombée en même temps que la tête de tes parents.

C’est trop dur pour Marie-Thérèse qui fond en larmes et s’effondre sur son lit.

– Voici, de la part de la République, un trousseau qui a été brodé par les couturières de la République et qui t’est offert comme cadeau de départ.

– Cadeau de départ ? Mais savez-vous bien ce que nous faisons ici, Capitaine ? On est venu m’échanger contre six députés. Echanger la Reine de France contre six républicains, ne pensez-vous pas que l’offense est déjà grande ? Vous direz à qui vous l’a donné que je n’ai rien à recevoir de la république. Que ce trousseau reparte d’où il est venu. Je n’ai aucune volonté de l’accepter.

– Tu fais bien la difficile. c’est un cadeau qui a coûté neuf millions à la république. Ce trousseau contient des robes de soie, des robes de satin brodées d’or, des dentelles d’Alençon et des fourrures. Tout ce que tu aimes…

– Qu’importe ce qu’il contient, vous remercierez la France pour moi, mais je ne puis rien accepter d’elle.

Le lendemain, à trois heures de l’après-midi, deux voitures se garent devant l’hôtel Corbeau.

Le moment de l’échange arrive bientôt. Tous les bagages sont descendus et placés à l’arrière du carrosse principal.

Marie-Thérèse s’approche d’Anna Schültz.

– J’ai passé deux journées fort agréables dans votre auberge Madame, et j’ai surtout beaucoup apprécié la compagnie de votre fille.

– C’est un honneur Majesté, que d’avoir reçu votre Altesse dans notre auberge.

– M’autoriseriez-vous à prendre Anne-Marie avec moi. J’en ferai ma dame de compagnie. Mais donnez-moi bien votre avis, et je le respecterai. Je ne ferai rien que vous ne voulez pas.

– Je suis désolée Majesté, répond Madame Schültz. Puisque vous me demandez mon autorisation, je ne vous la donne pas. Anne-Marie est notre enfant unique. Nous n’en avons pas d’autres et souhaitons ardemment qu’elle reste à nos côtés.

– Je comprends, Madame, c’est chose bien difficile que de se séparer de son enfant, surtout si c’est la seule que Dieu a bien voulu vous donner. Promettez-moi cependant quelque chose avant mon départ.

– Quoi donc ?

– Si dans sa grande bonté, Dieu vous donne un autre enfant, donnez-lui mon prénom, en souvenir de moi et de mon bref passage chez vous.

– Ce sera un honneur, Majesté, si Dieu nous donne une nouvelle fille.

– Adieu donc, Madame, Adieu Anne Marie.

Les deux jeunes filles s’embrassent mutuellement. Le moment est déchirant.

– Tu resteras la bonne amie que je laisserai derrière moi, dit Marie-Thérèse à Anne-Marie. Quand je serai à Vienne, je penserai souvent à toi et te ferai envoyer un cadeau tous les ans.

– Au revoir Marie Thérèse. Je suis heureuse d’avoir eu le plaisir de faire la connaissance d’une vraie véritable princesse.»

Marie-Thérèse rit, se retourne et grimpe dans le carrosse qui part au grand galop.

La dernière Dauphine de France galope vers son destin.

Un an plus tard, naîtra à Huningue une petite fille du nom de Marie-Thérèse Schültz.

 

(Le 26 décembre 1795, Marie-Thérèse de France, surnommée Madame Royale, est échangée, à Bâle contre six prisonniers que détenait l’Autriche. Elle fera son retour à la Cour d’Autriche et épousera le neveu du futur Charles X. Surnommée Mousseline dans son enfance, elle portera successivement les noms et titres de Madame Royale, Thérèse Capet, Madame de France, Duchesse d’Angoulême, Comtesse de Meilleraye, Madame la Dauphine, Reine Marie-Thérèse de France, Comtesse de Marnes et enfin « Reine Douairière » de France comme il est écrit sur son tombeau, en référence aux vingt minutes de règne de son mari Louis XIX. Mais le surnom qui ne la quittera pas jusqu’à sa mort, en 1851, est celui de « l’orpheline du Temple ».)

© JM Bassetti 26/12/2012 Tous droits réservés

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Ecrit 26 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage", "Uchronie

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