novembre 10

Noël approche et rien ne bouge

Mon amour,

Encore une lettre pour toi. Une nouvelle lettre, mais seulement une lettre. Pas ma présence, pas ta présence non plus… Mais quand donc tout cela s’arrêtera-t-il ? Quand reviendrai-je dans notre maison pour te serrer dans mes bras, pour revoir mes enfants, mes amis, mon quartier ?

Tu me manques. La douceur de ta peau, la profondeur de ton regard, la fermeté de ton ventre .Le velouté de tes seins, la tendresse de tes sourires, le calme de ta respiration quand tu t’endors contre moi.

La comparaison est  criante. J’imagine notre appartement  et notre Paris comme un paradis sur Terre. Ici, tout est enfer. Je ne supporte plus la proximité de mes camarades, les ronflements, les odeurs, le bruit, la sueur, la peur. Je ne supporte plus la hiérarchie, les ordres imbéciles, les sous-officiers imbus de leurs personnes, les généraux planqués à l’arrière pendant que nous nous battons en première ligne.

Hier, le colonel Mercier la Chapelle est venu nous annoncer que le haut commandement avait décidé de lancer une attaque de grande envergure. Evidemment, il n’a pas voulu en dire plus malgré nos demandes pressantes. Les suppositions vont bon train. Certains imaginent un repli vers Paris pour protéger la ville. D’autres, complètement fous et revanchards, pensent que la France, après s’être longuement défendu, va se décider à attaquer. Artaud,mon copain le caporal Artaud, va jusqu’à envisager un invasion de l’Allemagne. Tout ce que nous savons, tout ce que Mercier a bien voulu nous dévoiler, c’est que nous repartons pour un an, voire deux de cette guerre inutile et folle.  A moins que les Allemands ne craquent avant. Ou nous… Nous sommes tous tellement fatigués.. C’est de la folie, mon Amour, une véritable folie ici.

Moi qui pensais que la folie des hommes avait atteint son maximum, moi qui pensais que nous allions enfin passer Noël à la maison, je ne l’envisage plus une seule seconde. Noël approche, et rien ne bouge… Hélas, mille fois hélas…Voilà le cinquième Noël que nous allons passer entre hommes, dans nos tranchées, dans le froid, la boue, au milieu des rats, des cafards et des poux.

En ce 10 novembre, j’avais envie de t’envoyer une lettre d’espoir. J’avais envie de t’écrire « Mon amour, cette connerie est terminée. Demain, c’est l’armistice, après demain je prépare mon sac, dans trois jours je prends le train. Dans une semaine maximum, je suis dans tes bras et nous dormons ensemble ». J’imaginais reprendre mes cours à la Sorbonne à partir de Janvier. La majorité des étudiants que j’ai laissés il y a cinq ans doivent être morts ou cassés. J’ai hâte de retrouver ma chaire, mon bureau, mes papiers. Qu’en restera-t-il quand je rentrerai ?

J’espère avoir le temps de t’écrire à nouveau la semaine prochaine. Où serons-nous ? Aurons-nous quitté cette Marne que je ne supporte plus,  dont la boue me colle aux pieds, dont la pluie me colle au cœur. Je suis parti me battre la fleur au fusil. C’était il y a plus de quatre ans maintenant. Tout le monde ici est dans le même état que moi. Résignés, terrorisés, fatigués.  Ma seule volonté, il y a quatre ans, était de gagner, maintenant, c’est de rentrer, quel qu’en soit le prix.

Et toi, mon Amour, que deviens-tu ? Tu me disais le mois dernier que mes enfants avaient repris l’école. Envoie-moi une photo si tu le peux. Arrives-tu à joindre les deux bouts ? Ma solde te suffit-elle à vivre correctement et à faire manger nos enfants ?  Je te sais forte et courageuse. Je sais que je peux être fier de toi, fier de ma femme qui est un véritable chef de famille dans un Paris féminin où la plupart des hommes sont au front, avec moi.

Je vais être obligé d’interrompre ma lettre si je veux qu’elle parte. Le vaguemestre doit passer sous peu. Si je le rate, ma lettre mettra une semaine de plus à te parvenir. Tout trouveras dans cette lettre un photo de ma section prise tout près d’ici au début du mois d’octobre. Montre la aux enfants pour qu’ils n’oublient pas mon visage.

Je t’embrasse fort, ma Joséphine chérie. Je t’embrasse aussi fort que je t’aime. 1918 se termine, je fais le vœu qu’enfin en 1919, tes brase se referment autour de moi et que nous ne nous quittions plus. Jamais. Prends soin de toi, de nos enfants. Et aie confiance en moi et en la chance qui plane sur moi depuis quatre ans. Je reviendrai. Quand tout cela sera terminé.

Des milliers de baisers de ton

Marcel.

© Amor-Fati 10 novembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 10 novembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage", "Uchronie

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