mai 29

Pas de fraises cette année

fraises«  Ah Dieu que ces poulardes étaient bonnes ! Fort délicieuses ma foi, il y a longtemps que je n’en ai pas goûté d’aussi juteuses !

Le soldat étendit ses jambes sous la table. Depuis le début du repas, il avait ôté ses bottes crottées pour être plus à l’aise. L’odeur mâle embaumait toute la salle.

– Maître Höllert, je fais ici serment que quand la guerre sera finie, je reviendrai vous voir pour déguster à nouveau de ces volailles dont vous avez le secret.

– Ce sera un honneur, Monsieur le Maréchal, répondit le petit notaire.

– En attendant, il nous faut la terminer cette guerre, et la bien terminer surtout.

Le Maréchal de France se leva quelques minutes pour se délasser les jambes. Il se sentait lourd, peu enclin à la bataille.

Le Général Gérard, son officier en second, se présenta à la porte de la salle à manger.

– Monsieur le Maréchal, sans vouloir vous offenser, je pense qu’il est grand temps que nous fassions donner la garde.

– Foutre, répondit l’officier supérieur. L’Empereur se débrouille bien sans nous. Aux dernières nouvelles, l’issue de la bataille ne fait guère de doute. Nous arriverons pour porter l’estocade et ramener avec nous l’honneur de la victoire.

Il se tourna vers son hôte.

– Höllert, qu’avez-vous prévu comme dessert pour finir ce repas mémorable ?

– Un gâteau au chocolat et des profiteroles,  Monsieur le Maréchal. On m’a fait savoir que vous les adoriez. Elles ont été faites ce matin en votre honneur.

– Du chocolat ? Après tout ce gras ? Non, vraiment, ça ne me dit rien. N’avez-vous point quelque chose de plus léger ?

– Hélas non ! C’est qu’il n’est pas facile de se ravitailler par ces temps difficiles, répondit le maître de maison. Le marché de Walhain ne regorge guère de provisions en ce moment, nous prenons ce que nous pouvons.

– Monsieur le Maréchal, reprit Gérard, sans vouloir vous forcer…

– Je sais, Gérard, je sais, l’Empereur. Mais n’avez-vous donc que lui à la bouche ? Je n’ai pas eu mon dessert.

Le général Gérard n’était pas homme à se laisser faire si facilement. Il s’était illustré sur tous les champs de bataille de l’Empire et ne comptait pas rester les bras ballants.

– Emmanuel, hurla-t-il, tu fais ce que tu veux, mais moi j’y vais, avec hommes et canons. Je suis certain que Napoléon a besoin de nous. Ne restons pas là regarder pousser les fraises, je t’en prie.

– Des fraises ! Voilà ce que je veux pour mon dessert, petit Notaire. Un plat de fraises.

– Hélas, Monsieur le Maréchal, pas plus de fraises ici que de beurre en broche ! Le printemps a été pourri, les pieds ont gelé en terre et la fraise est chose rare en cette époque. Que ne voulez-vous pas de mes profiteroles ?

Le Maréchal se retourna avec colère, se baisa sous la table, ramassa ses bottes et les enfila prestement.

– Pas de fraises pour un maréchal de France ? C’est une insulte que vous me faites, petit Notaire de mes deux. Gérard, rassemble les hommes, nous partons. Fais donner la garde et la musique impériale !

Il rajusta sa veste, se passa la main dans les cheveux, ajusta son bicorne et sortit de la pièce.

– Lorsqu’on n’est pas capable d’offrir des fraises à un Maréchal de France, on n’est pas digne de l’avoir à sa table. Je ne vous salue pas Monsieur.

Son cheval blanc était prêt et l’attendait à la sortie de l’étude de maître Höllert.

Le Maréchal Grouchy leva le bras d’un geste théâtral et s’adressa à la troupe massée devant lui.

– Messieurs, hurla-t-il, la France nous appelle, ne la faisons pas attendre !

Puis, se tournant vers Gérard :

– Maurice, faisons comme nous l’avons prévu, passons la Dyle au pont de Munster. Nous couperons la route de Blücher, puisque c’est par là qu’il doit arriver. Prends le commandement de l’avant-garde, je file rassembler l’arrière troupe. Nous nous retrouverons dans dix lieues. Va, Maurice, que Dieu nous garde, et vive l’Empereur !

Et le Maréchal Grouchy retira son bicorne qu’il agita au-dessus de sa tête.

– Vive l’Empereur, vive le Maréchal Grouchy, hurlèrent les hommes d’une même voix. »

Le 18 juin 1815, les troupes de Grouchy arrivèrent à 14 heures à la ferme de la Haye Sainte qu’ils emportèrent aisément, mettant en déroute les troupes de Baring et du général Picton.

– Avançons maintenant vers la plaine qui se trouve derrière ces bois, hurla Grouchy. Nous y retrouverons sa Majesté. Gérard, comment se nomme cette plaine là-bas ?

Maurice Gérard déplia devant lui sa carte de bataille.

– C’est la plaine de Waterloo, Emmanuel !

– Alors allons-y mes braves, et que cette future victoire de Waterloo soit la plus nette possible, pour faire honneur à l’Empereur et à la France ! »

(Le 18 juin 1815, selon la légende, le Maréchal Grouchy, invité à partager la table du notaire Höllert, resta à table plus longtemps que raisonnable afin de déguster un plat de fraises qu’on avait fait chercher spécialement pour lui, car il n’y en avait pas de prévues. Il arriva sur le champ de bataille bien trop tard pour être efficace. Tout le monde connaît l’issue de la bataille. Emmanuel de Grouchy, né le 23 octobre 1766, est mort le 29 mai 1847, à 79 ans, trente-deux ans après Waterloo.)

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Ecrit 29 mai 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Uchronie

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