mars 31

Passage à l’acte

diodes

Arnaud entra dans la pièce et prit une grande respiration. Ce qu’il allait faire avait une importance phénoménale. Jamais il n’avait fait une chose pareille. Il fallait vraiment qu’il soit au bout du rouleau pour en arriver à une telle extrémité.

Le téléphone sonna. Arnaud sortit du vaste bureau où il se trouvait, se rendit dans le salon et décrocha. L’homme au bout du fil ne se présenta pas et attaqua directement la conversation. C’était inutile. Arnaud savait parfaitement qui l’appelait de si bonne heure.

« Monsieur Nimousse, êtes-vous toujours décidé à mettre votre sinistre projet à exécution ?

– Plus que jamais ! Ce matin même !

– Réfléchissez bien aux conséquences de votre acte.

– Je le sais parfaitement et je suis conscient des retombées qui ne manqueront pas d’assaillir ma famille par exemple.

– Je ne parle pas de ça, Monsieur Nimousse, je ne parle pas de vous, mais des autres. Ne vous penchez pas uniquement sur votre petite personne.

– Nous en avons déjà longuement parlé, vous connaissez mon point de vue Alain.

– Arnaud, soyez raisonnable, vous imaginez les conséquences. Comment pourrons-nous aller à la banque, réserver des billets d’avion, de train, gérer notre électricité, nos salaires, nos impôts si vous commettez cet acte méprisable ?

– Il fallait y penser avant, cher Monsieur Ternette.

– Mais je ne vous savais pas si déterminé. Peut-être pourrions-nous reprendre les négociations, les discussions avant que vous ne commettiez l’irréparable ?

– C’est trop tard Alain, beaucoup trop tard. Aujourd’hui, rien ne pourra m’arrêter, ni vos pleurs, ni vos lamentations.

– Pensez à tous ceux qui dépendent de moi, Arnaud, tous ceux qui travaillent pour moi, toutes celles et tous ceux qui comptent sur moi pour gérer leur vie quotidienne. Je ne veux pas me vanter, mais…

Arnaud ne lui laissa pas le soin de terminer sa phrase.

– Le monde entier dépend de vous, Alain, je le sais bien. C’est bien là votre force, mais c’est là aussi votre faiblesse. On ne met pas tous ses œufs dans le même panier. Et c’est ce que vous avez fait. Maintenant, je vais vous ôter le panier. Il fallait réfléchir autrement.

Arnaud laissa planer un silence inquiétant.

– Que faites-vous Nimousse ?

– Je me prépare psychologiquement à ce que je vais faire.

– Non, je vous en prie, ne le faites pas.

– Je me déjugerais aux yeux de mes amis et du monde entier si je ne passais pas à l’acte aujourd’hui comme je l’ai promis. Adieu Alain et que Dieu vous garde. »

Et Arnaud raccrocha le téléphone.

D’un pas assuré, il se dirigea vers le grand bureau qu’il avait quitté quelques minutes auparavant. Ses pas le conduisirent directement vers le fond de la pièce. En face de lui, des centaines de diodes vertes clignotaient au même rythme. A côté de chaque lumière, un interrupteur et le nom de l’abonné. Le bureau en contenait des milliers. Arnaud n’eut pas à chercher longtemps. Mille fois dans sa tête il avait déjà pressé l’interrupteur qui se trouvait face à lui. Il savait parfaitement où il était. Il aurait pu le trouver les yeux fermés.

Le moment était venu. Il était seul dans la pièce et sa résolution était implacable. Il savait qu’il allait commettre l’acte le plus méprisable qui ait jamais été commis depuis des siècles. Personne n’avait jamais osé faire ce qu’il allait faire.

Il ferma les yeux et leva doucement son bras droit vers l’interrupteur d’Alain. Le contact du bouton sur son index lui envoya des frissons dans le dos. Il fallait y aller, il y en avait pour une fraction de seconde. Comme pour dédier son acte au ciel, Arnaud leva vers le plafond son visage uniformément blanc, ne laissant voir que son sourire forcé et ses sourcils d’un noir de geais. De la main gauche, il caressa sa petit barbiche en forme de point d’exclamation renversé ? C’était un geste d’énervement commun chez lui.

« Qu’il en soit ainsi ! » hurla-t-il.

D’une pression ferme, Arnaud appuya sur l’interrupteur. Instantanément, la diode verte s’éteignit et une seconde plus tard, elle se remit à clignoter. Rouge.

Ca y est, il l’avait promis, il l’avait fait. Arnaud recula de trois pas et contempla le mur de diodes. Toutes continuaient à clignoter en vert, saut une qui désormais se détachait des autres par son rythme de lumière rouge.

Ce 31 mars 2012, il avait mis son sinistre projet à exécution.

Arnaud Nimousse avait débranché Alain Ternette.

(Il y a un an, le samedi 31 mars 2012, des centaines de hackers réunis sous le nom de code Anonymous avaient projeté de couper l’accès mondial à Internet en attaquant massivement les serveurs racines du système DNS qui permet la résolution des noms de domaine.)

 

 

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Ecrit 31 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

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