mars 11

Plaisir gâché

cloclo

La journée avait été longue et difficile. Beaucoup de travail, beaucoup de fatigue. Claude se sentait sale. Comme d’habitude, il s’était beaucoup démené tout au long de la journée, avait beaucoup couru, beaucoup transpiré.

Il passa par la cuisine, se prépara un café bien chaud. Il en avait bien besoin. Le mois de mars était froid cette année et il était frigorifié. Il ouvrit le frigo, en tira un yaourt qu’il mangea rapidement sur le coin de la table.

Qu’allait-il faire de sa soirée ? Se reposer, c’était la première chose à faire. Sa compagne n’était pas là. Elle était partie quelques jours dans sa famille. Une soirée télé, tout seul, affalé sur le canapé. Voilà qui le changerait des sorties habituelles. L’alcool, les filles, la nuit, la drogue parfois, il en avait un peu marre de tout ça. Ce soir, il aspirait à une soirée tranquille, loin du bruit, des lumières de la ville et de la musique des boites branchées.

Il passa par le salon et ouvrit le  Télé 7 Jours qui traînait sur la table. Il le feuilleta rapidement et arriva à la page du dimanche La Grande Vadrouille. Pourquoi pas ? Il l’avait déjà vu, c’est certain, mais Bourvil et De Funès seraient parfaits pour cette soirée en célibataire.

Il jeta un coup d’œil à la pendule accrochée sur le mur près de l’immense cheminée en granit. Bientôt vingt heures. Il avait une bonne demi-heure devant lui avant le début du film.

Un bain. Voilà ce qu’il allait faire. C’est de ça dont il avait besoin. Un bon bain chaud, avec de la mousse, juste histoire de se sentir bien, de délasser ses muscles endoloris par un exercice physique trop intense. A bientôt quarante ans, il avait maintenant besoin de moments calmes pour reposer sa carcasse. Il le sentait bien au plus profond de lui-même. Il n’avait plus le même allant que dix ans plus tôt. Il avait beau faire le jeune, se démener comme lorsqu’il avait vingt ans, il payait l’addition le soir en rentrant à la maison.

Il se dirigea vers la salle de bains et alluma la lumière. Il faisait déjà sombre dans la maison. Il appuya sur l’interrupteur. La lumière centrale et l’applique située au-dessus de la baignoire se mirent à briller et à distiller chacune leur lumière. Pas trop vive, il y avait veillé. L’ambiance dans la salle de bains était juste comme il l’aimait.

Il saisit le flacon de bain moussant et en versa deux grands bouchons dans la baignoire. Puis il actionna le robinet d’eau chaude. Il adorait flotter au milieu de la mousse légère. Ca lui rappelait son enfance.

Pendant que l’eau coulait, il commença à se déshabiller. Il ôta sa chemise et son pantalon. Il ne put s’empêcher de se regarder dans la glace.

– Pas mal conservé le gars, pensa-t-il. Le fait de faire de l’exercice quotidiennement, ça a du bon. Il y a beaucoup de mecs de quarante ans qui aimeraient être comme moi.

Il bomba le torse, contracta ses abdos. Pas mal. D’un air satisfait, il se dirigea vers les toilettes où il expédia rapidement un besoin naturel.

Que diraient ses amis s’ils le voyaient ainsi ? En slip et en chaussettes en train de se promener dans sa grande maison, trop grande d’ailleurs pour y vivre seul ? Il y en a qui seraient surpris, lui qui aimait par-dessus tout se montrer à son avantage, tiré à quatre épingles, la veste impeccable et le pli du pantalon parfaitement repassé.

Il fit un saut par sa chambre et attrapa sur la table de nuit le livre qu’il avait laissé à la page cent vingt-huit la veille au soir. Toute la journée, il y avait pensé et avait hâte de se replonger dans cette histoire qu’il avait prise à cœur.

Son roman à la main, il fit un rapide crochet par la cuisine et se servit une tasse de café brûlant. Il y ajouta deux sucres et ouvrit le tiroir à couverts pour prendre une petite cuiller.

Voilà. Tout était prêt. Un bon bain d’une demi-heure, avec un café et un bouquin. Puis canapé télé, et dodo de bonne heure. La bonne soirée que ça allait être.

Il arriva dans la salle de bains juste à temps. La baignoire était pleine. Il posa son livre au sol juste à portée de main et sa tasse sur le triangle que formait la baignoire dans le coin. Sans se baisser, il retira ses chaussettes, s’aidant du pied droit pour retirer la chaussette gauche et inversement. Une longue habitude ! Il retira le dernier rempart de sa pudeur et mit un pied dans l’eau. La température était parfaite, idéale. Doucement, sans briser la mousse qui perlait à la surface, il se laissa glisser dans l’eau chaude. Un peu trop chaude, peut-être… Une fois allongé, à l’aide de son pied droit, il actionna le robinet d’eau froide.

Il but une gorgée de café. Quel plaisir ! Il sentait le liquide brûlant glisser dans son œsophage, laissant derrière lui une légère impression de brûlure si douce. Enfin. Il pensa qu’inconsciemment, il avait rêvé de ce moment pendant toute la journée. Il allait profiter de ce bain jusqu’au début du film. Et même peut-être plus longtemps. La grande vadrouille, il le connaissait bien pour l’avoir déjà vu trois ou quatre fois au moins. Ca n’avait pas d’importance s’il ratait le début.

Il ouvrit son livre, posa le marque page sur le radiateur près de la baignoire et commença à lire. De temps en temps, il avalait une nouvelle gorgée de café chaud. Quelle sensation de plaisir, quel moment délicieux.

Soudain, la lumière de l’applique placée au-dessus de la baignoire se mit à clignoter. Une fois, deux fois, puis de plus en plus vite. Au bout de deux minutes, elle s’éteignit complètement.

Claude jeta un œil vers l’ampoule. Elle était noire. Grillée. Ce n’était pas me moment. Il essaya de continuer à lire, mais la lumière centrale n’était pas suffisante. Il y avait des ombres sur la page et la lecture était vite devenue difficile.

Alors, excédé, il inséra le marque-page dans son livre et posa l’ouvrage sur le sol près de la baignoire.

Enervé par cet incident qui venait lui gâcher son plaisir de la journée, il se releva. La mousse glissa sur son corps légèrement huilé. Il tendit la main vers l’ampoule pour la saisir. Mais une pensée lui traversa soudain l’esprit. Il n’allait quand même pas faire comme Claude François qui s’était électrocuté dans sa baignoire dans des conditions quasiment semblables !

Il sortit de l’eau, s’ébroua quelques instants et enfila son peignoir. Puis, après s’être essuyé les pieds sur le tapis de bain, il se dirigea vers le placard du couloir où se trouvait le stock d’ampoules neuves.

(Le 11 mars 1978, Claude François, chanteur populaire, s’électrocutait en essayant de remettre d’aplomb une applique mal accrochée placée au-dessus de sa baignoire.)

 

© Amor-Fati 11 mars 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 11 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage

5 COMMENTS :

  1. By Loïc on

    En réalité, Claude François ne s’est pas électrocuté en changeant une ampoule mais en replaçant une applique qui était de travers, ce qu’il ne supportait pas et cela s’est passé en début d’après-midi puisqu’il était attendu dans l’après-midi pour l’enregistrement d’une émission.
    « Depuis plusieurs semaines, l’applique de la salle de bain de Claude François avait tendance à pencher. Tous les jours, il la redressait et les fils électriques en soie avaient fini par se dénuder. Lorsqu’à 14H30, il prend son bain, il cherche une fois de plus à la remettre d’équerre, mais les fils se touchent. »

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    1. By JMB (Auteur) on

      Je sais, j’ai trouvé cela aussi et je me proposais de faire la modif. Merci de me l’avoir signalé, ce qui va faire accélérer les choses. Quant à l’heure, cela n’a pas d’importance, puisque ce n’est pas de lui que je parle dans l’histoire !

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      1. By Loïc on

        Oui, ça m’apprendra à faire des commentaires avant de lire la fin.

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  2. By Loïc on

    … Mais pour ton personnage, l’heure et l’ampoule (thèse longtemps retenue comme cause de l’accident) conviennent parfaitement.

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    1. By JMB (Auteur) on

      Oui !! Je viens de faire la modif. J’ai juste modifié la parenthèse finale. Je n’ai pas touché une ligne au texte lui-même.

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